Hap Collins et Leonard Pine, le Texas tel que vous n’auriez jamais osé l'imaginer

Publié le par Yan

Le-mambo-des-deux-ours.jpg Sauf à faire preuve d’antiaméricanisme primaire, et même dans les meilleurs moments de la présidence de George Bush, on hésitait à se laisser aller à généraliser et à imaginer le texan moyen comme le dernier des demeurés, raciste, violent, alcoolique, homophobe et bigot. Et Joe Lansdale est arrivé. Texan lui-même, il nous a présenté un Texas peuplé de demeurés, racistes, violents, alcooliques, homophobes et bigots. Enfin, pas vraiment tous. Il y a aussi Hap Collins et Leonard Pine.

Le premier est un type aux idées plutôt progressistes. Et une grosse feignasse qui enchaîne les petits boulots minables quand il n’a plus de quoi se payer sa bière. Le second détonne un peu dans le paysage. Il est noir. Et homosexuel. C’est aussi une grande gueule qui aime bien cogner sur les gens qui ne sont pas d’accord avec lui. Au moins, il ne dépare pas avec son meilleur copain qui partage avec lui ces deux derniers traits de caractère.

Hap et Leonard ont débarqué chez nous en 2000, à la Série Noire, avec L’arbre à bouteilles. Dans cette deuxième aventure (la première, Savage season, n’a mystérieusement jamais été traduite en France1) Leonard apprend qu’il est l’héritier de son oncle Chester, qui vient de passer l’arme à gauche en lui léguant 100 000 dollars, un taudis dans un quartier pourri abritant des « crack houses », de nombreux bons de réductions pour des pizzas et, dans un recoin de la maison, une boîte contenant les ossements d’un enfant et des magazines pédophiles. Hap et Leonard vont chercher à comprendre ce qui se cache là-dessous et mener l’enquête à leur manière.

On trouve dans ce premier livre des aventures d’Hap et Leonard traduit en France tous les ingrédients qui font le sel de cette série de Joe Lansdale : une histoire sombre, sordide même, alliée à des dialogues hilarants et crus, voire franchement scatologiques, et des situations plus que cocasses.

Le talent de Lansdale est là. Il nous fait réfléchir sur des sujets graves sans pour autant se montrer lourdement moralisateur et nous distrait grâce à un talent de conteur si millimétré qu’il réussit à nous distiller des métaphores plus drolatiques les unes que les autres, et des dialogues qui nous font éclater de rire et qui feraient rougir un charretier atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, sans pour autant s’enfoncer dans le mauvais goût.   

Les romans suivants sont à l’avenant. Certes, ils sont parfois inégaux, mais il faut bien avouer qu’un Lansdale moyen vaut bien des romans réussis par d’autres auteurs. Le mambo des deux ours nous fait découvrir Grovetown, une riante cité de l’East Texas où le KKK veille au grain pour s’assurer que la ségrégation raciale est bien respectée, et dont le shérif est affligé d’un imposant testicule. Bad Chili nous vaut une scène d’ouverture dantesque qui voit Hap aux prises avec un écureuil enragé particulièrement retors. Tape-cul nous permet de nous familiariser avec les réseaux de prostitution gérés par les bikers et nous apprend l’existence d’une machine propre à révolutionner les arts ménagers : l’aspirateur à chiens de prairie. Tsunami mexicain entraine nos héros en croisière sur le golfe du Mexique, puis au Mexique même, où ils vont avoir un peu de mal à s’adapter aux traditions locales. Quant à Vanilla Ride, il amène Hap et Leonard à mettre le souk, sans même faire exprès, comme souvent, au sein de la Dixie Mafia, la mafia sudiste, redoutable.

Un morceau au hasard, pour vous donner une idée du style Lansdale. C’est extrait de Tape-cul :

« - Je me suis si souvent brûlé les ailes, en amour, que je ne suis pas certain de vouloir revivre tout ça.

-Ouais, grommela Leonard, sauf que toutes tes autres relations étaient merdiques. Pas celle-ci.

-Elle a cramé la tronche de son mari. Et sa voiture en prime.

(…)

-Hap, peut-être qu’elle n’aurait pas dû s’en prendre à la bagnole, mais pour le reste, à mon avis, ce fils de pute méritait son sort. D’autant qu’elle ne lui a pas brûlé toute la gueule – juste un bout. Le type lui fout des trempes tous les jours et à un moment, elle en a marre, j’suis d’accord si elle le transforme en barbecue.

-C’est l’incendiaire qui parle.

-Ne remets pas ça sur le tapis. Tu essaies de détourner la conversation. Les flics m’ont laissé partir, non ?

-Ça a été un miracle.

                Et c’était vrai. Leonard avait mis le feu à trois crack houses, et à chaque fois, il avait réussi à s’en tirer. Et comme je lui avais donné un coup de main pour la troisième, j’étais mal placé pour lui faire la morale. » 

 Accessoirement, Lansdale, qui est définitivement un très grand conteur, écrit aussi des histoires bien moins burlesques et aussi d’une très grande qualité. Mais nous aurons l’occasion d’en reparler (ici, par exemple).

Et enfin, chapeau au traducteur attitré de Joe Lansdale, Bernard Blanc, qui doit bien se marrer mais pour qui ce ne doit pas être facile tous les jours que de rendre en français le rythme de l’écriture de l’auteur et ses multiples métaphores parfois « sophistiquées ».

Vous l’aurez compris, vous avez là de quoi vous mettre sous la dent toute une série de romans qui vous feront passer des moments plus qu’agréables et vous vaudront même quelques francs éclats de rires. Il serait dommage de passer à côté. 

Les aventures de Hap Collins et Leonard Pine traduites en français :

 

Joe Lansdale,  Les mécanos de Vénus, Denoël, 2014. Traduit par Bernard Blanc.

Joe Lansdale, L’arbre à bouteilles, Gallimard, Série Noire, 2000. Rééd. Folio Policier, 2004. Traduit par Bernard Blanc.

Joe Lansdale, Le mambo des deux ours, Gallimard, Série Noire, 2000. Rééd. Folio Policier, 2009. Traduit par Bernard Blanc.

Joe Lansdale, Bad Chili, Gallimard, Série Noire, 2002. Rééd. Folio Policier, 2005. Traduit par Bernard Blanc.

Joe Lansdale, Tape-cul, Gallimard, Série Noire, 2004. Rééd. Folio Policier, 2009. Traduit par Bernard Blanc.

Joe Lansdale, Tsunami mexicain, Série Noire, 2007. Traduit par Bernard Blanc.

Joe Lansdale, Vanilla ride, Outside/Thriller, 2010. Traduit par Bernard Blanc.

 Joe Lansdale, Diable Rouge, Denoël, 2013. Traduit par Bernard Blanc.

1 C'est aujourd'hui réparé : il a été publié en 2014 par les éditions Denoël sous le titre Les mécanos de Vénus.  

Du même auteur sur ce blog : Entretien ; Du sang dans la sciure ; Les marécages ; L'arbre à bouteilles ; Le mambo des deux ours ; Bad Chili ; Tape-cul ; Tsunami mexicain ; Vanilla Ride ;  Diable Rouge ;   Les mécanos de Vénus ;

 

Publié dans Noir américain

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Jean-Marc Laherrère 07/06/2011 14:20


En ces temps de consensus mou et le langage politiquement correct j'adore le traitement que les deux zozos infligent au nain qui traine avec les bikers dans Tape-Cul ! Vive Lansdale.


Yan 07/06/2011 14:44



Ah! Oui! Le nain! Un grand moment (si je puis me permettre).



christophe 07/06/2011 09:59


On avait attrapé Mojo Lansdale il y a quelques années, si ça vous tente
http://www.entre2noirs.com/interviews__7_interview-joe-lansdale_114.html


Yan 07/06/2011 14:45



Les interviews d'Entre-deux-noirs sont une mine. N'hésitez pas à y fouiner. Merci Christophe!