Le fleuve des ténèbres, de James Grady

Publié le par Yan

lefleuvedesténèbresIvrogne accoudé à un comptoir, Jud Stuart ne paie pas de mine. Pourtant, il est persuadé que l’homme assis derrière lui veut le tuer. Commence dès lors une fuite éperdue qui fait remonter les souvenirs d’un quart de siècle de mauvais coups et de missions au service de la CIA au Laos, au Chili ou en Iran. Et une question : qui veut la mort de Jud Stuart ? Entraînés eux-aussi dans cette ultime course, Nick Kelley journaliste et ami de Jud et Wesley Chandler, marine engagé par la CIA pour retrouver Jud, vont autant participer à cette traque qu’en faire les frais.

La figure du soldat perdu et de sa traque est un classique de la littérature et du cinéma d’espionnage ou de guerre. Avec Le fleuve des ténèbres, tout comme avec Les six jours du Condor et la figure de l’innocent devenu la proie d’une machination qui le dépasse, Grady reprend donc un archétype. À cela près qu’entre les deux l’auteur a muri : seize ans, huit romans de plus, quelques mois à Washington auprès d’un sénateur démocrate et quelques années de journalisme pour des reportages touchant au crime, à la politique et à l’espionnage lui ont ôté une bonne part de candeur tant dans l’écriture que dans sa connaissance d’un sujet – la CIA – qu’il avait abordé au départ, comme jeune écrivain,  par le biais d’une connaissance uniquement livresque.

C’est donc un roman plus mature et plus complexe qu’il livre avec ce Fleuve des ténèbres. Un monde où tout le monde manipule tout le monde : du Laos à Miami  en passant par le coup d’État contre Allende, Jud Stuart est autant manipulateur que manipulé tandis que son ami Nick Kelley, double de l’auteur (journaliste devenu auteur à succès grâce à un roman d’espionnage), accepte de se laisser manipuler par Jud afin de trouver matière pour ses articles et romans. Quant à Wes, sans illusions, par sens du devoir et par goût de l’aventure, il accepte tacitement de devenir un pion quitte à suivre la pente glissante qui pourrait faire de lui aussi un de ces soldats perdus.

Cela donne au final un roman d’une relative complexité. Les allers-retours entre le présent des trois protagonistes et le passé de Jud lèvent peu à peu le voile sur la grande manipulation qui est à l’œuvre. James Grady met ainsi l’accent sur 25 ans de coups tordus de la Compagnie : trafics de drogues et d’armes, organisation de coups d’État… l’auteur s’en donne à cœur joie et, fort de son expérience journalistique et de son talent d’écriture, donne une véritable chair aux événements et à ses personnages partagés entre leurs désirs d’héroïsme et la réalité à laquelle ils sont confrontés et qui les obligent à se salir. Faisant monter la tension crescendo jusqu’à un dénouement explosif, certes, mais lui-aussi confronté au fait que la réalité n’est pas toujours aussi belle qu’on l’aurait voulu, James Grady signe un roman d’espionnage ambitieux et passionnant qui le fait entrer dans la cour des grands du genre.

James Grady, Le fleuve des ténèbres (River of Darkness, 1991), Rivages/Thriller, 1992. Rééd. Rivages/Noir, 1994. Traduit par Jean Esch.

Du même auteur sur ce blog : Les six jours du Condor ; L’ombre du Condor ; Steeltown ; Tonnerre ; Comme une flamme blanche ; La ville des ombres ; Mad Dogs ;

Publié dans Espionnage

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Jean-Marc 16/09/2013 09:26

Je vois qu'il y en a qui bossent sérieusement pour préparer TPS ...

Yan 16/09/2013 14:03



Oui mais bon, ça va, ça n'est pas un travail trop difficile.



Jean 15/09/2013 18:50

Il y a longtemps que je lorgne sur ce titre et sur l'auteur aussi. Ta chronique, excellente mais est-il encore besoin de te le dire, m'a convaincu. Amitiés à mon ami fripon. Jean.

Yan 15/09/2013 20:14



Bonne lecture alors. Tu me diras ce que tu en auras pensé. Bien à toi.