Rétrospective Dortmunder (1) : Pierre qui roule, de Donald Westlake

Publié le par Yan

pierrequirouleUn an après Parker, intéressons-nous maintenant à son alter ego rigolo, John Dortmunder. Alter ego car, clairement, Dortmunder est un avatar de Parker ainsi que l’explique Westlake lui-même dans la préface de son recueil de nouvelles consacrées à Dortmunder, Voleurs à la douzaine. Peinant dans l’écriture d’un nouveau volume des aventures de Parker, Westlake s’est essayé en 1967 à rendre la situation plus burlesque avec un nouveau personnage qui serait amené à voler six fois la même émeraude[1]. Tentative avortée sur laquelle il revient deux ans plus tard, avec succès cette fois puisque le roman, The Hot Rock (Pierre qui brûle en Série Noire et Pierre qui roule dans la nouvelle traduction de Rivages), paraît aux États-Unis en 1970.

Dortmunder, donc, est la version clownesque de Parker. Un clown blanc toutefois, écrasé par le poids de son pessimisme et la bêtise de ses acolytes. C’est là que réside le principal ressort comique de la série : voir Dortmunder, voleur de génie et, comme Parker, formidable organisateur de braquage, s’enliser dans des situations où les pires des aléas finissent toujours par arriver. Mais là où les trahisons et imprévus amènent généralement Parker à régler les problèmes dans le sang, du côté de Dortmunder, l’arnaque est reine et tout se termine le plus souvent par un dernier verre au O.J. Bar & Grill (Amsterdam Avenue et 84ème rue pour les amateurs et les GPS) ou une ultime avanie enfonçant un peu plus le héros dans sa mauvaise humeur pour le plus grand plaisir du lecteur.

Mais revenons à nos moutons et à cette Pierre qui roule[2]. Tout juste libéré de prison, John Dortmunder retrouve son ami et complice Andy Kelp. Celui-ci lui propose immédiatement de tenter un coup dont il estime que seul Dortmunder saura le mettre en place. Il s’agit de dérober pour le compte de l’ambassadeur du Talabwo, petit pays d’Afrique, l’émeraude sacrée de son pays détenu par la nation rivale de l’Akinzi.

Convaincu de la faisabilité du vol, Dortmunder monte son équipe dans laquelle, outre Kelp, se trouve un futur personnage récurent, le chauffeur Stan Murch, ainsi que Chefwick, serrurier amateur de trains électriques et le bellâtre Alan Greenwood qui, d’ailleurs, en fin de roman fera sous forme de clin d’œil, le lien avec la série des Parker. Cette fine équipe se lance donc dans un vol rocambolesque minutieusement orchestré… jusqu’à ce que grain de sable vienne se loger dans la machine et la dérégler. Dès lors, c’est toute une série de coups foireux qui est lancée, à la poursuite de cette satanée émeraude, le pessimisme naturel de Dortmunder ne faisant pas le poids face à l’optimisme béat d’Andy Kelp. « J’aurais pas cru qu’un jour je braquerais une prison. Ça soulève des questions intéressantes » philosophe Chefwick, le serrurier-cheminot, à l’aube du deuxième coup de la série. Et le lecteur de se demander jusqu’où cela pourra aller, pour son plus grand plaisir.

Les bases sont donc posées. L’indéfectible pessimisme d’un Dortmunder qui prévoit toujours le pire est ne pourra que tenter de s’y adapter, des dialogues savoureux entre ces braqueurs-bras cassés particulièrement compétents dans leurs domaines respectifs mais qui, en dehors du crime ne se distinguent pas forcément par leur intelligence, les poivrots et Rollo le barman, du O.J. Bar & Grill et, bien entendu, des braquages tout à fait rocambolesques dans lesquels interviennent, comme souvent chez Westlake/Stark, des diplomates de pays imaginaires d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Europe centrale, ou des tâcherons du crime arrivant avec un coup censément lucratif et immanquable.

Les situations se télescopent, se croisent, s’annulent et partent invariablement en eau de boudin. C’est drôle, frais et rythmé. Tous les volumes de la série ne seront pas du même niveau, mais ils nous réservent leur lot de surprises et de bons moments de lecture.

On signalera enfin la plutôt réussie adaptation en bande dessinée de ce premier roman mettant en scène Dortmunder dans le cadre de la collection créée en collaboration par Rivages et Casterman. C’est Lax qui dessine et c’est joliment fait.

Donald Westlake, Pierre qui roule (The Hot Rock, 1970), Rivages/Noir, 2007. Traduit par Alexis G. Nolent. Première traduction française à la Série Noire (Pierre qui brûle, 1971, traduit par Jeanine Hérisson, rééd. Carré Noir, 1980).

Dans la série Dortmunder sur ce blog : Comment voler une banque ; Jimmy the kid ; Personne n'est parfait ; Pourquoi moi? ; Dégâts des eaux ; Histoire d'os ; Au pire qu'est-ce qu'on risque? ; Mauvaises nouvelles ; Voleurs à la douzaine ; Les sentiers du désastre ; Surveille tes arrières ; Et vous trouvez ça drôle? ; Top Réalité ;

 

[1] Le roman de Parker en question est vraisemblablement Blanc bleu noir , publié en 1968, dont l’histoire se rapproche beaucoup de celle de Pierre qui roule, et qui frôle parfois le burlesque.

[2] Pour les plus anciens volumes de la série, nous nous référerons autant que possible dans cette rétrospective aux nouvelles traductions revues et surtout augmentées que les éditions Rivages ont publiées depuis quelques années.

Publié dans Noir américain

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Sisco 15/10/2012 16:11

Tiens, celui-ci je l'ai lu parce que je savais que c'était le premier. J'ai adoré mais je voudrais faire les suivants dans l'ordre. Donc ma question : Comment j'ai volé une banque est-il le
deuxième ? Merci de votre réponse cher monsieur.

Yan 15/10/2012 18:13



Comment voler une banque est en effet le deuxième de la série. La chronique arrivera dans quelques jours. Bien à vous.



Jean-Marc 01/10/2012 09:05

Tu t'attaques à un gros morceau ! Tu vas tous les relire ? En tout cas, beaucoup d'éclats de rire en perspective.

Yan 01/10/2012 15:15



Oui, comme avec Parker l'an dernier, je vais tous les relire. Mais ce n'est rien par rapport au 87ème district que j'envisage de faire l'an prochain. En effet, il y a du rire en perspective.



Laurent 29/09/2012 13:16

Ce billet tombe bien car je me mets en plein dans les Dortmunder. :)
Vivement les prochains.

Yan 29/09/2012 14:07



Alors nous aurons l'occasion d'en reparler! Bonne lecture.