Un voisin trop discret, de Iain Levison

Publié le par Yan

Nous avons ici Jim, retraité ou presque, qui conduit son Uber et fuit comme la peste toute interaction sociale inutile. Jusqu’au jour où il croise sa nouvelle voisine, Corina, et son fils de 4 ans. Corina est la femme de Robert Grolsch. Robert Grolsch est un sniper des forces spéciales ; autant dire un héros. C’est aussi, de l’avis de Corina, un sale con. Kyle Boggs, le guetteur de Grolsch pense la même chose. Par ailleurs, Kyle Boggs a de l’ambition et un plan de carrière mûrement réfléchi. Il ne compte pas passer sa vie à crapahuter dans le désert pour descendre des mecs qui se cachent dans des grottes. Ce dont il rêve, c’est de franchir tous les niveaux du département d’État. S’il a peu d’espoir d’arriver au sommet, il se dit qu’il a toutes ses chances d’obtenir un jour un poste d’ambassadeur. Il est bien assez intelligent pour ça. Mais il est gay et c’est clairement un handicap. C’est pour cela qu’il vient de se marier à Madison, son amour de lycée, qui tirait jusque-là le diable par la queue et essayait de s’occuper de son fils dans un patelin du Texas.

Porte-voix d’une Amérique qui n’a souvent pas la parole, celle, loin des grandes métropoles, où l’on se débrouille comme on peut, celle des petits trafics et des grandes injustices, de la tyrannie des médias et des apparences Iain Levison continue de creuser son sillon avec ce nouveau roman. Un petit boulot, mettait en scène un chômeur qui se découvrait des talents de tueur à gages, Pour services rendus, paru en 2018, racontait comment un petit mensonge transformait en enfer la vie d’un vétéran du Vietnam. On est un peu à la croisée de ces deux romans dans Un voisin trop discret. On y retrouve le cynisme joyeux de Levison, cette manière de saisir à travers quelques petits riens – un rendez-vous à l’hôpital, les réflexions d’un vieil homme qui ne sait quel terme utiliser pour nommer sa voisine qu’il pense être mexicaine – les failles qui traversent la société américaine et bien entendu son art consommé des intrigues éclatées qui finissent par se rejoindre et s’imbriquer parfaitement. On aura droit à notre lot de compromissions ridicules, de morts peu glorieuses et, surtout, de ces moments absurdes du quotidien dans une société normée à outrance.

Sans doute est-ce dû au regard déporté d’un auteur qui a maintenant quitté son pays depuis plusieurs années et le voit de l’extérieur, depuis l’Asie ou l’Europe, mais il y a dans les derniers romans de Iain Levison et particulièrement dans celui-ci une manière désabusée de décrire ces personnages écrasés par la vie et qui cherchent par n’importe quel moyen une manière d’échapper à leur condition. Qu’ils le fassent pour de bonnes ou de mauvaises raisons, tous seront confrontés à ce que les meilleurs plans ne peuvent prévoir : la fatalité, le hasard… ce qui, même dans un monde déliquescent, fait le sel de la vie en la rendant un peu plus absurde et peut-être, aussi, plus vivable.

Iain Levison, Un voisin trop discret (Parallax, 2021), Liana Levi, 2021. Traduit par Fanchita Gonzalez Batlle. 219 p.

Du même auteur sur ce blog : Un petit boulot ; Une canaille et demie ; Arrêtez-moi là ! : Ils savent tout de vous ; Pour services rendus ;

Publié dans Noir américain

Commenter cet article