Harpur et Iles (4) : Protection, de Bill James

Publié le par Yan

Quatrième volet des enquêtes de Colin Harpur et de son cynique supérieur, Protection est une nouvelle plongée au cœur des mondes définitivement poreux des policiers et des truands. Ivor Wright, figure du Milieu, a été travaillé à la lampe à souder par son concurrent Bernard Mellick, dit Le Tendre. Pour se venger, il fait enlever Graham, onze ans, l’enfant mentalement attardé du Tendre. Mis au courant par son informateur Jack Lamb, Harpur est dans l’impossibilité d’agir car Mellick refuse de mettre la police au courant lui-même et parce qu’une intervention directe révèlerait le rôle de Lamb.

Le titre du roman fait bien entendu référence au fait que Harpur doit trouver le moyen de protéger Graham Mellick, mais aussi à la façon dont Mellick entend protéger son fils seul, à celle dont Harpur protège son informateur et, surtout, au fait que la police veut protéger sa réputation. En effet, Hubert Scott, policier aux méthodes peu orthodoxes vient de prendre sa retraite et la police des polices s’intéresse de très près aux relations que ce dernier a pu entretenir avec Mellick. Relations particulièrement fructueuses pour Scott, qui quitte la police avec un compte en banque bien garni. Il s’agit donc pour Harpur, sous les ordres d’Iles, de trouver un moyen de dédouaner Scott qui détient par ailleurs beaucoup d’informations sur les entorses au règlement des uns et des autres.

Ce sont toutes les manœuvres des deux camps pour tenter de trouver une porte de sortie honorable qui sont au cœur de Protection et, partant, Bill James dresse un portrait acerbe des truands comme des policiers, deux organisations au fonctionnement finalement très proches, obéissant à des règles présentées comme des codes d’honneur que l’on piétine dès que l’on a quelque chose à perdre à les suivre.

Comme toujours, personne ne sort grandi du roman de Bill James, impitoyable metteur en scènes des travers humains, de la jalousie, de la trahison et de la bassesse des uns et des autres. Seul un enfant attardé trouve finalement grâce aux yeux d’un auteur qui, pour être sans pitié à l’égard des faiblesses humaines ne tombe pas dans la misanthropie. Sans excuser ni accuser, il donne à voir des hommes et des femmes mus par leurs peurs et leurs ambitions, tiraillés par leurs contradictions et qui, pour la plupart, sont tout à fait conscients de leurs propres défaillances.

Cela n’empêche donc pas, dans cet océan de noirceur, un peu de compassion et même d’humour. Il y a bien entendu quelques truands bas du front mais fidèles à leurs engagements comme l’inénarrable Idem Repeto qui passe son temps à répéter ce que disent ses comparses pour se convaincre que les idées viennent de lui, mais aussi ces policiers obsédés par leur réputation et tiraillés entre leur désir non pas de sauver le monde, mais d’apparaître comme des sauveurs, et tellement peu fiables eux-mêmes qu’ils sont incapables de faire confiance à qui que ce soit. Iles en est l’archétype et son cynisme et sa franchise déroutante, roman après roman, ne cessent de se renforcer la tonalité amère de cette série aussi âpre que réjouissante.

« -(…) De temps en temps, je passe ma langue sur une tasse dans laquelle elle a bu.

-Une tasse ? Quel genre de tasse ?

-Allons, Col. Vous savez ce qu’est une tasse, non ? L’objet qu’on pose sur une soucoupe. Vous n’avez jamais fait ça ?

-Non chef, je ne pense pas que ça me soit arrivé, je ne sais pas pourquoi.

-Quand elle rentre tard, elle se fait du thé.

-C’est un sédatif, chef. Je fais ça, moi aussi. Vous aimez être au contact de quelque chose qu’elle a touché avec sa bouche ? Je trouve cela très émouvant, chef.

-Il y a un goût de bite là où ses lèvres ont bu.

Harpur conduisit en silence un moment.

-Je sais, reprit Iles, vous allez dire que vous ne seriez pas capable de reconnaître ce goût.

-Je ne veux pas jouer les moralisateurs, chef.

-Je présume qu’avec tout cela, je vous fais l’effet d’avoir des mœurs bizarres.

-Est-ce qu’elle… ?

-Sait ? Me voit faire ? Est-ce que je lui dis ? Bien sûr que non. Que je lèche la vaisselle ? Pour qui me prenez-vous, bon Dieu ? Écoutez, un jour je rencontre des membres de la famille royale lors d’une réception, j’échange des mondanités sur Mahler ou notre nouveau centre de loisirs, et le lendemain je… Enfin, de qui aurais-je l’air ?

-Eh bien, vous devez avoir beaucoup de sentiments pour Sarah.

-À ma manière, oui, je le crois. À ma manière.

-Je pense que nul ne pourrait mieux dire, chef.

-Trop aimable.

-Je maintiens cependant que vous pourriez vous tromper à son sujet.

-Vous voulez dire qu’on a inventé des sachets de thé avec un parfum spécial pour femmes frustrées ? »

Bill James, Protection (Protection, 1988), Rivages/Noir, 2004. Traduit par Danièle et Pierre Bondil. 308 p.

Du même auteur sur ce blog : Raid sur la ville ; Lolita Man ; Le cortège du souvenir ; Franc-jeu ; Sans états d'âme ;

Publié dans Noir britannique

Commenter cet article