L’homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun

Publié le par Yan

ledun-editions-OmbresNoires-policier-fichelivreUn jour de janvier 2009, Jokin Sasco, militant basque proche d’ETA disparaît. Il ne refera plus surface. Quand la famille de Sasco prévient la presse et qu’ETA confirme son appartenance à l’organisation, l’affaire n’éveille pas d’intérêt du côté de la presse nationale mais agite profondément le Pays basque. Iban Urtiz, journaliste pour le journal local Lurrama, s’intéresse de prêt à cette disparition et en vient vite à soulever des questions que personne ne semble vouloir voir posées, ni du côté des indépendantistes, ni de celui de la justice, et encore moins du côté des barbouzes impliqués dans l’enlèvement de Jokin Sasco qui ont tôt fait de comprendre qu’ils n’ont peut-être pas complètement effacé leurs traces.

C’est en avril 2009 que Jon Anza, militant d’ETA disparaît après avoir pris à Bayonne un rain pour Toulouse. Son corps ne sera retrouvé dans la morgue de l’hôpital Purpan que près d’un an plus tard et les circonstances de sa mort, ou de ses derniers jours de vie ne sont aujourd’hui encore pas éclaircies. Les doutes qui planent sur cette affaire ont notamment fait ressurgir le spectre de la guerre sale, menée en particulier dans les années 1980 par le biais des GAL (Groupes Antiterroristes de Libération) mis en place par le gouvernement Gonzalez et bénéficiant d’un certain soutien des autorités françaises dans le but d’éliminer des etarras réfugiés en Pays basque nord.

Marin Ledun se saisit donc de cette histoire pour L’homme qui a vu l’homme et c’est certainement un peu de lui qu’il place dans le personnage d’Iban Urtiz qui, malgré une ascendance basque du côté de son père, est nouveau dans le pays, ne parle pas la langue et cherche à comprendre les tenants et les aboutissants de la disparition de Jokin Sasco. Ce regard extérieur de celui qui veut découvrir la vérité sans pour autant prendre parti fait sans conteste la force de ce roman. Ne pas prendre parti pour ou contre ETA ou les barbouzes, toutefois, ne veut pas dire fermer les yeux sur les crimes des uns ou des autres ni sur la légèreté avec laquelle la justice d’exception réservée aux militants basques est communément acceptée. Si Ledun finit par prendre un parti, c’est avant tout celui de l’Homme.

Et c’est cela qu’il s’attache à montrer : la déshumanisation des victimes comme des bourreaux, la manière dont chacun, au nom d’une cause supérieure, devrait abandonner ce qui fait son humanité pour devenir un pion de plus sur l’échiquier d’un affrontement sans fin.

On ne saura pas grand-chose des motivations des personnages de ce roman si ce n’est l’idéalisme et la soif de vérité, vraisemblablement stimulés par un coup de foudre, d’Iban. De Sasco à Garcia, Pinto ou Cruz ses bourreaux en passant par Eztia Sasco, sa sœur, ou Marko Elizabe le journaliste blanchi sous le harnais lancé dans une enquête périlleuse, Marin Ledun décrit les actes plus qu’il ne les explique. Cela n’empêche pas de laisser sourdre par le biais d’Iban la révolte face à la bien trop pratique raison d’État, aux manipulations de la justice, au silence de la presse.   

Rentre dedans, parfaitement construite, cette tragédie qu’est L’homme qui a vu l’homme est une excellente œuvre noire sur un sujet par trop laissé de côté par les auteurs français[1]. Instructif mais aussi et surtout pétri d’humanité sans pour autant sombrer dans la démonstration ou le pathos facile, c’est une incontestable réussite, un roman qui arrive à la fois à vous chambouler et à vous faire réfléchir. 

Marin Ledun, L’homme qui a vu l’homme, Ombres Noires, 2014.

Du même auteur sur ce blog : Les visages écrasés ; La guerre des vanités ; Au fer rouge ; En douce Ils ont voulu nous civiliser ;

 

[1] Sur les militants basques, il y a eu le très sombre Du sable dans la bouche, d’Hervé Le Corre et, plus récemment, le I Cursini d’Alix Deniger a abordé la question corse.

Publié dans Noir français

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manu 12/01/2017 22:03

je confirme l'article est très bien résumé je suis en train de lire le polar. Ledun est un mec bien plein d'humanité.

La fleur des mots 02/12/2016 13:16

Très belle chronique pour un très beau roman. Ce bouquin 'avait vraiment transportée.
Je ne sais pas où le dire alors je m'exprime ici : bravo pour ce blog, il est TOP !

Yan 02/12/2016 13:22

Merci beaucoup !