Thérapie de choc pour bébé mutant, de Jerry Stahl

Publié le par Yan

bébémutantUn nouveau roman de Jerry Stahl, c’est toujours une drôle d’expérience. Et celle-ci peut-être encore plus que les précédentes, d’ailleurs. Car si en fin de compte on retrouve dans Thérapie de choc pour bébé mutant les mêmes motifs et personnages que dans ses autres livres (junkies, faux candides, vrais menteurs, manipulatrices, théories du complot et intrigues tarabiscotées), Stahl semble vouloir ici repousser encore un peu les limites.

Voici donc Lloyd, junkie qui aurait voulu devenir écrivain mais n’a jamais percé que dans l’écriture de listes d’effets secondaires de médicaments pour des spots publicitaires (« C’est loin d’être aussi facile que vous le croyez. Il faut décider si "fuite anale" va avant ou après "pensées suicidaires et bouche sèche"») avant de travailler pour un site de rencontres spécialisés dans les célibataires chrétiens (jesusmhabite.com) basé à Tulsa, Arizona. Obligé de quitter la ville après un braquage foireux et donc foiré, Lloyd rencontre dans le bus la jeune Nora. Enceinte, persuadé qu’on veut l’assassiner et que les lobbies de la chimie et de l’agroalimentaire veulent détruire les Américains, elle convainc Lloyd de la seconder dans un plan destiné à révéler cette conspiration à l’Amérique.

Après un début rocambolesque rythmé par les réflexions de Lloyd sur son addiction et ses divers boulots et thérapies (« La raison pour laquelle le café détruit votre foie lorsque vous l'ingérez par la bouche et le sauve si vous le prenez par le fion demeure un des plus grands mystères de la médecine New Age. »), Thérapie de choc… change de braquet, passant très vite de la chronique déjantée du quotidien du junkie assumé à quelque chose d’autre. Une histoire d’amour complètement folle et destructrice dans laquelle Lloyd apparaît comme une sorte d’avatar de Bobby Stark, héros de Perv, une histoire d’amour. Tout aussi coupablement naïf que cet adolescent, tout aussi dépendant d’une fille rencontrée sur la route, Lloyd va toutefois aller encore plus loin – peut-être est-ce aussi un signe des temps puisque Perv prenait place dans les années 70 tandis que Thérapie de choc… se déroule de nos jours – dans la déchéance et une certaine forme d’abomination.

Car si le ton demeure toujours relativement léger et si les passages se succèdent toujours aussi hilarants, il n’en demeure pas moins qu’ils décrivent une réalité tragique. À commencer par cette effarante scène de meurtre au trombone (de bureau, pas à coulisse) dans les toilettes d’un relai routier qui réussit à être à la fois drôle du fait du ridicule achevé de la situation et sordide. Et c’est avec horreur et stupéfaction, mais aussi en rigolant, que l’on découvre les plans totalement fous de Nora et qu’on la voit se vaporiser du Round Up dans le vagin.  

C’est dire si l’on réservera cette lecture à un public averti. Pour autant, il serait dommage pour ceux qui n’en ont pas encore eu l’occasion, de passer à côté de cet auteur dont les récits, certes parfois un peu alambiqués de prime abord, relèvent avec crudité et humour les contradictions et les dérives d’une société basée sur l’entertainment créatrice de pantins déshumanisés et dans laquelle les derniers véritables humains sont aussi les personnages les plus fous et faillibles.

Jerry Stahl, Thérapie de choc pour bébé mutant (Happy Mutant Baby Pills, 2013), Rivages/Thriller, 2014. Traduit par Alexis Nolent.

Du même auteur sur ce blog : À poil en civil ; Moi, Fatty ; Perv, une histoire d’amour ; Anesthésie générale ;

Publié dans Noir américain

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le couillon de service 26/11/2014 13:27

yeahhhhhhhhhhhhhhhhhh
jolie chronique, j'ai adoré ce livre
a+

Yan 26/11/2014 16:34







heptanes fraxion 21/11/2014 16:27

un peu en roue libre,le jerry Stahl,quand même...trop de gimmicks...plein de bonnes idées mais il manque comme un souffle...ça aurait pu faire une super nouvelle...genre mosaïque...enfin je
trouve...voilà voilà...incroyable le temps qu'il fait...

Yan 23/11/2014 09:16



Pour moi, à part dans sa bio de Fatty Arbuckle, Stahl est toujours en roue libre et use et abuse de ses gimmicks. C'est ça que j'aime chez lui. Et en fait j'ai trouvé qu'il avait réussi à faire
court cette fois. Comme quoi... Voilà, voilà... m'en parle pas, y'a plus de saisons.