Folie totale ? Anesthésie générale, de Jerry Stahl

Publié le par Yan

12639-medium.jpg De À poil en civil à Perv, une histoire d’amour, en passant par Moi, Fatty, Jerry Stahl s’est fait le violent contempteur de l’hypocrisie de la société américaine du début du vingtième siècle à nos jours. Dénonçant les positions ambivalentes de l’Amérique vis-à-vis de la drogue et de l’alcool, cette propension à la rédemption à peu de frais et au sacrifice de ceux qui n’entrent pas dans le moule de cette philosophie de l’expiation, ridiculisant les basses manœuvres politiques manipulatrices d’une opinion à l’ignorance crasse, Stahl prend un malin plaisir à flinguer à tout va, à retourner le couteau dans la plaie, d’une manière rude et charivaresque.

 Avec Anesthésie générale, Jerry Stahl passe encore un cran dans la provocation en s’attaquant à la question taboue des liens entre les États-Unis et le nazisme. Liens passés mais aussi présents. On retrouve donc Manny Rupert, le flic d’À poil en civil, toujours aussi déglingué, en train de finir d’user le troisième foie qu’on lui a transplanté. Viré de la police, abandonné par sa bien aimée Tina, il a rejoint la Californie où il tente de survivre en tant que détective. Agressé à coups de déambulateur par un richissime septuagénaire juif, il accepte une mission pour le moins originale : infiltrer la prison de San Quentin pour évaluer la véracité des dires d’un prisonnier affirmant être le médecin d’Auschwitz, le sinistre docteur Mengele. Une expérience qui va le plonger aux limites de la folie, entre juifs nazis, gardiens de prisons négationnistes transsexuels en devenir, ou encore révérends spécialisés dans la production de films pornographiques chrétiens.

Le roman porte on ne peut mieux son titre, déroulant un récit délirant et cauchemardesque qui n’est pas sans rappeler ces angoissants moments que l’on peut vivre lorsque l’on quitte lentement les limbes du sommeil narcotique au sortir d’une anesthésie générale. C’est là l’état dans lequel semble constamment flotter Manny, confronté à des lieux et des situations que son esprit et son corps ont bien du mal à appréhender comme étant réels tant ils dépassent la réalité acceptable (« (…) j’eu l’impression d’entendre un bruit de vomissement étouffé, mais je pouvais me tromper : l’odeur était si épouvantable qu’elle m’affectait l’ouïe »).

Et si l’on frôle l’inacceptable pour un Manny Rupert pourtant rompu aux situations les plus rocambolesques, c’est peu dire que le lecteur lui-même est parfois mis à rude épreuve, passant alternativement et sans prévenir du fou rire – franc ou nerveux – au frisson d’horreur.

C’est  que l’on se trouve confronté, à travers un récit bourré d’humour,  à la face sombre d’une Amérique depuis longtemps tentée par les expériences eugénistes et qui a montré une tolérance coupable, quand ce n’est pas une franche admiration, à l’égard du régime nazi et a accueilli au sortir de la guerre ses savants. Une Amérique dans laquelle l’antisémitisme reste presque acceptable et où l’ignorance des heures noires de l’histoire récente ferait même bondir Mengele : « On est en Amérique ! Les films sadomaso avec des nazis, ce sera peut-être la seule leçon d’histoire qu’ils auront de toute leur vie. C’est pour ça que ça me chagrine de constater les inexactitudes ». Et l’on est pris de vertige à l’idée de voir des gardiens de prisons persuadés que les camps de concentration et d’extermination n’ont pas existé mais que celui qui prétend être Mengele est bien celui qu’il dit être. Une Amérique obsédée aujourd’hui par de pseudo-valeurs religieuses et par la pureté que Stahl, à travers encore son Mengele, dénonce avec une froide violence et une joyeuse outrance :

                « S’il avait vécu, je suis persuadé que le Führer aurait aimé prendre sa retraite en Amérique. Vous comprenez ? L’objectif de la science nazie était d’empêcher les inutiles de polluer notre pur sang nordique. Et voilà que, pas plus tard qu’il y a une semaine, je vais au supermarché bio, et qu’est-ce que je vois ? Une rangée entière pleine à craquer de purificateurs de sang. Si seulement le Führer avait pu voir à quel point son travail a porté ses fruits. Je n’ai aucun doute qu’il aurait choisi de prendre sa retraite à Los Angeles et qu’il se serait mis au yoga. Il ne jurait que par l’homéopathie ! »

On a conviendra, l’exercice est casse-gueule, et l’auteur compte sans nul doute sur le fait que ses lecteurs sont dotés d’un solide sens du deuxième degré. Stahl nous livre en effet là un roman d’un mauvais goût ravageur, décapant, qui, sans nul doute, en incommodera certains. Les autres suivront avec plaisir ce récit sidérant, mené tambour battant – au risque parfois de perdre un peu le lecteur inattentif – et qui, pour paraphraser Desproges, frôle plus souvent que de coutume l’antinazisme primaire.

Jerry Stahl, Anesthésie générale, Rivages/Thriller, 2011. Traduit par Alexis Nolent (qui nous gratifie de tout un tas de notes aussi passionnantes que nécessaires).

Du même auteur sur ce blog : Moi, Fatty ; À poil en civil ; Perv, une histoire d’amour ; Thérapie de choc pour bébé mutant ;

Publié dans Noir américain

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Guillaume 18/11/2011 14:59

je l'ai enfin lu ! (voir mon p'tit post). Je te rejoins complètement ! ça va pas plaire à tout le monde ;) @ +

Yan 18/11/2011 16:52



Content de voir qu'il t'a plu. Le moins que l'on puisse dire, en effet, c'est qu'il ne fait pas toujours dans la finesse. C'est ça qui est bon, parfois.