Yellow Birds, de Kevin Powers

Publié le par Yan

yellowbirdsOn a vu passer ici quelques romans évoquant l’expérience de la guerre à commencer par les saisissants  Sympathy for the devil et Chiens de la nuit de Kent Anderson. Il s’agit d’une littérature qui, lorsqu’elle est bien menée, avec le recul nécessaire et par des vétérans doté d’un vrai talent littéraire, peut être une des plus bouleversantes et instructive sur le fonctionnement de l’esprit humain. Yellow Birds, dont j’entends parler depuis des mois parmi mes amis lecteurs est incontestablement de cette trempe.  

Quelques années après avoir combattu en Irak, Kevin Powers livre donc ce récit romanesque du retour au pays d’un soldat. Parti pour Al Tafar à 21 ans avec celui qui est devenu un ami pendant les classes, Murphy, Bartle raconte par fragments les événements qui ont précédés la mort de son compagnon et son retour au pays.

C’est sans ambages que Powers jette son lecteur dans l’Irak de 2004 et annonce d’entrée la mort à venir de Murphy et énonce, fataliste, ce que sont devenues ses croyances, superstitions ou espoirs :

« Il n’y avait pas de balle qui m’était destinée, ni à Murph, d’ailleurs. Nulle bombe ne nous était promise. N’importe laquelle nous aurait tués exactement comme elles ont tué les autres. Il n’y avait pas d’heure ni de lieux prévus pour nous. Je ne pense plus à ces quelques centimètres à gauche ou à droite de ma tête, ou à ces quelques kilomètres-heure de différence qui nous auraient placés précisément là où la bombe a explosé. Cela ne se produisit jamais. Je ne suis pas mort. Murph, si. Et même si je n’étais pas présent lorsque cela s’est passé, je crois sans l’ombre d’un doute que les sales couteaux qui l’ont poignardé s’adressaient à « qui de droit ». Rien ne faisait de nous des êtres d’exception. Ni le fait de vivre. Ni celui de mourir. Ni même celui d’être ordinaires. »

Et de dérouler le fil des jours. La peur constante. De mourir en Irak. De vivre en Amérique. Car si Murphy est bel et bien mort à Al Tafar, on ne peut pas vraiment dire que Bartle soit vivant à Richmond.

Et c’est avec une plume poétique et trempée à l’encre du spleen qui habite entièrement Bartle que Kevin Powers raconte la formation – expéditive – des jeunes soldats, la peur et cette manière d’agir comme des automates sur le terrain, la démobilisation plus expéditive encore que la formation et, surtout, l’impossibilité de partager son expérience au retour ; le soulagement et la honte qui l’accompagne, la culpabilité.

On dit généralement que le Viêtnam correspondait à la perte de l’innocence de l’Amérique. Cette innocence, l’Amérique a tenté de la retrouver dans les années 1980-1990 avec en point d’orgue la première guerre d’Irak dans laquelle elle retrouvait, à la tête de la coalition venu en aide au Koweït, l’apparence du meneur d’une guerre juste. Et, en fin de compte, ce que nous montre Kevin Powers, né en 1980, c’est comment sa génération élevée au lait de ces années l’a de nouveau perdue dans les conflits post-11 septembre 2001 et aussi (surtout ?) comment elle a été sacrifiée.

Roman intime qui ne verse jamais dans la démonstration ou la dénonciation, Yellow Birds est un roman de deuil d’une fort belle justesse.

Kevin Powers, Yellow Birds (The Yellow Birds, 2012), Stock 2013. Rééd. Le Livre de Poche, 2014. Traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson.

Publié dans Littérature "blanche"

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jean dewilde 21/11/2014 17:03

Bonjour Yan,
Belle chronique pour un livre qui m'a touché. Je ne peux qu'en conseiller la lecture. Amitiés.

Yan 23/11/2014 09:14



Oui, un roman très fort en effet.


Amitiés