Martín Solares : Les minutes noires

Publié le par Yan

 minutes « Je dormais d’un sommeil agréable, presque musical, quand j’ai senti quelqu’un s’asseoir derrière moi, quelqu’un de sarcastique et qui me connaissait plutôt bien. Le nouveau venu a attendu que je m’habitue à sa présence ; alors il a décroisé ses jambes, il s’est penché en avant et a lancé en direction de ma nuque :

« Pas vrai que dans la vie de chaque homme

il y a cinq minutes

noires ? »

J’en ai eu si froid dans le dos  que ça m’a réveillé et, voyant qu’il n’y avait personne sur les sièges voisins, j’ai passé le reste de la nuit à boire de l’eau, à regarder la lune et à me demander si je m’étais acquitté de mes cinq minutes noires.

Voilà comment je suis arrivé à Paracuán ».

Paracuán, une petite ville du Mexique, sur le golfe, où un journaliste vient d’être assassiné. Ramón Cabrera, dit le Grizzli, mène l’enquête. Le journaliste aurait mis au jour une vieille affaire qui, vingt ans auparavant, avait traumatisé la région. D’atroces meurtres de petites filles.

Ramón Cabrera prend une décision grave : dans une région dont tous les services de police sont corrompus jusqu’à l’os, il décide de mener l’enquête à son terme. Comme, vingt ans plus tôt, l’enquêteur Vicente Rangel.

Martín Solares nous happe dans la moiteur d’un Mexique pourrissant sous le poids d’une culpabilité larvée en chacun des personnages de ce roman choral dans lequel le lecteur, finalement, se laisse entrainer avec un plaisir coupable. Car on sent très vite que le Grizzli s’est engagé dans une impasse. Il le sait aussi et comme nous, décide de continuer vaille que vaille, allant à la rencontre de ses minutes noires.

Les minutes noires ne sont pas un roman facile, il faut bien le dire. La profusion des personnages et des points de vue, les allers et les retours entre aujourd’hui et les années 1970, la frontière floue entre la réalité et les rêves et cauchemars des protagonistes, l’histoire sordide, ne rendent pas forcément aisée la lecture de ce livre. Mais pour peu que l’on adopte soi-même l’attitude du Grizzli et que l’on accepte de se laisser mener dans cette impasse dont on redoute ce qu’elle pourra révéler, et pour peu que l’on sache aussi profiter de ces quelques traits d’humour qui viennent parfois éclairer l’histoire quand elle devient par trop sombre, on embarque pour un voyage à la fois obscur et éblouissant.

Premier roman de Solares, ces minutes noires sont déjà presque un chef-d’œuvre qui, longtemps après qu’on l’a refermé, continue à distiller agréablement son venin.

Martín Solares, Les minutes noires, Ed. Bourgeois, 2009. Réed. 10/18, domaine policier, 2010. Traduit par Christilla Vasserot.

Du même auteur sur ce blog : N'envoyez pas de fleurs ;

Publié dans Noir latino-américain

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carine-Laure Desguin 17/05/2011 08:41


Bonjour, je découvre votre blog. Il n'y a pas longtemps que j'ai fermé les rideaux et que je me retrouve dans l'univers des polars et romans noirs. C'est sur les blog que j'apprends, en particulier
celui de jean-Marie Laherrere.


Yan 17/05/2011 13:09



Alors bienvenue! En entrant dans la littérature noire, vous commencez un très beau voyage. Au plaisir d'échanger encore avec vous, donc.