N'envoyez pas de fleurs, de Martín Solares

Publié le par Yan

Martín Solares est un auteur rare – son précédent roman, Les minutes noires a paru en France en 2009 – mais il démontre s’il en était besoin avec N’envoyez pas de fleurs qu’il est aussi un auteur précieux.

On retrouve dans ce nouveau roman une situation par bien des aspects analogue à celle des Minutes noires : une ville au bord du Golfe du Mexique tenue par les gangs de narcotrafiquants et une police corrompue jusqu’à la moëlle, un policier honnête (et qui n’est donc plus en fonctions) s’engageant dans une enquête qui apparaît comme un piège ou une opération suicidaire et une frontière mouvante entre réalité et rêve, entre présent et passé.

Treviño est donc un ancien enquêteur de la police de la Eternidad. Son fait de gloire, mais aussi l’origine de sa chute, c’est la résolution quelques années auparavant d’une enquête sur un tueur de femmes. Tueur trop bien protégé par les puissants qui tiennent la ville et dont la culpabilité prouvée par Treviño a fait passer le coupable idéal trouvé par le commissaire Margarito pour ce qu’il était : un nouveau cas de corruption. Recherché depuis, Treviño a fui pour s’installer sur une plage isolée. C’est là que viennent le chercher les hommes de Rafael De León, riche entrepreneur dont la fille adolescente a été enlevée. Forcé d’accepter ce travail malgré son aversion pour le consul américain qui joue les entremetteurs avec De León et malgré les risques, peut-être aussi parce qu’il n’a jamais cessé de vouloir servir un idéal de justice dont il sait pertinemment qu’il a bien longtemps déserté la Eternidad, l’enquêteur fonce tête baissée dans la nasse que constitue cette affaire.

La première partie du roman, qui conte la quête de Treviño et les embûches qui se dressent sur son chemin est l’occasion pour Solares de faire un portrait cruel et sans fard de son pays et de la manière dont les gangs en sont devenus les nouveaux maîtres ainsi que le montre ce dialogue entre Treviño et le consul au moment où un policier qui les contrôle passe un coup de fil :

« -J’aimerais bien savoir à qui il est en train de parler… marmonna Treviño.

-Qu’est-ce que tu veux dire par là ? lui demanda le consul.

-Je veux dire qu’au point où on en est, il est peut-être en train d’appeler un gang du port.

-De quoi est-ce que tu parles ?

-Un policier gagne cent dollars par mois. Il faut en déduire la somme qu’il verse à son chef pour avoir le droit d’être policier, plus celle dont il doit s’acquitter pour conduire sa voiture de patrouille. Il doit aussi payer un tas de frais : son uniforme, son essence, l’entretien de son véhicule. La calibre.38 qu’il porte à la ceinture doit valoir entre cinq cents et mille dollars, et je peux vous assurer que c’est pas le gouvernement fédéral qui lui en a fait cadeau. »

Treviño apparait ainsi comme l’allégorie d’une face de la société mexicaine ; celle qui ne se fait plus d’illusions mais se refuse malgré tout à renoncer à ses valeurs, au risque de tout perdre. Et la manière dont il semble traverser les différents cercles de l’enfer jusqu’à s’immiscer en son centre dans des scènes qui relève autant de l’enquête documentaire que de l’hallucination vient encore renforcer cet aspect dramatique.

L’autre face, c’est celle de Margarito, au centre de la seconde partie du roman. Margarito, c’est celui qui a su saisir la chance quand elle passait pour s’extraire de sa condition et qui a accepté pour cela toutes les compromissions, peut-être même d’une certaine manière jusqu’au sacrifice de son propre fils. C’est à travers lui que Solares raconte la manière dont le ver s’est lentement fait sa place dans le fruit jusqu’à achever de le pourrir.

Tout cela Solares le dit avec une noirceur incomparable qui n’exclut pas un certain humour tout aussi noir et, surtout, il le fait sans manichéisme, expliquant sans excuser, démontant les rouages sans pour autant sacrifier la littérature à l’essai désincarné ou au contraire au sensationnalisme. C’est ce qui fait de N’envoyez pas de fleurs un roman d’une grande force, aussi violent que passionnant, riche autant de ce qu’il dit que de la manière dont il le dit.

Martín Solares, N’envoyez pas de fleurs (No manden flores, 2015), Christian Bourgois, 2017. Traduit par Christilla Vasserot. 380 p.

Du même auteur sur ce blog : Les minutes noires ;

Publié dans Noir latino-américain

Commenter cet article

Jean philippe 30/05/2017 00:11

Je l'ai lu il y a quelques temps.Sec , sans fioritures,une belle construction avec ces 2 personnages principaux , qui chacun à leur façon vont au bout d'eux même.A travers ce livre on comprend mieux pourquoi le Mexique compte 80 000 morts depuis 2006 et le début de ce qu'on appelle la guerre contre la drogue.

Yan 30/05/2017 15:41

Tout à fait d'accord, aussi bon sur la forme que sur le fond. Un excellent roman.

Martín Solares 29/05/2017 23:45

Merci beaucoup pour ton lecture rigoureuse et généreuse avec cette roman. Je suis convaincu que l'auteur va le prendre comme un gran honneur.
Saludos desde Paracuán, Tamaulipas.

Yan 30/05/2017 15:40

E muchas gracias por escribir este libro !