Mauvais coûts, de Jacky Schwartzmann

Publié le par Yan

« Ça faisait plus de deux ans que je n’avais pas visité la société Nitram, qui nous fournissait en rondelles métalliques. La taille des rondelles, ce qu’on en faisait chez Arema, tout ça, moi, je m’en battais. Je venais pour gratter. J’avais rendez-vous à 9 heures dans la zone industrielle et, le patron de Nitram et moi, on n’allait pas passer la même nuit. Il allait répéter à bobonne le discours qu’il avait bossé pour moi tandis que j’allais m’inquiéter du wifi de l’hôtel pour mater du cul sur le net. Il allait se coucher plein d’espoir vers minuit et j’allais me coucher en me branlant, à peu près à la même heure. La vie est injuste : il y a les acheteurs et il y a les gens. »

Gaby Aspinall, 47 ans, est donc acheteur pour Arema, géant français de l’électricité, et son travail consiste à gratter au maximum sur la marge des fournisseurs de la société. Accessoirement, c’est aussi un gros con. Grande gueule, réac, célibataire endurci dont les soirées sont essentiellement rythmées par de longues cuites au gin tonic et au Get 27 aux bars d’hôtels de chaîne, Aspinall, sous sa grande carcasse de presque deux mètres et plus d’un quintal, a néanmoins un petit cœur qui bat. La découverte sur Facebook de son premier amour déçu d’adolescent, la mort de son père et – entre autres – de terribles crises d’aérophagie, viennent gravement perturber ses interminables péroraisons sur le génie de Nespresso, l’incurie des syndicats et les secrets du succès d’Alain Souchon : autant dire que c’est toute sa vie et une grande partie de ses convictions qui sont mises à rude épreuve.

L’enchaînement des avanies qui s’abattent sur un Gaby Aspinall tentant malgré tout de rester campé sur ses positions et de continuer à voir le monde comme un lieu où ne peut régner que la loi de la jungle a, il faut bien le dire, une véritable valeur d’exutoire. Bourré d’humour noir et cynique à souhait, le roman de Jacky Schwartzmann tire tous azimuts et, derrière la lente descente aux enfers – ou montée vers la vraie vie, allez savoir – de Gaby Aspinall, démonte les rouages de l’entreprise en n’épargnant personne : ni les petits ou grands chefs, ni les employés serviles, ni les syndicalistes en peau de lapin, ni les députés constamment en campagne et encore moins les barmen qui expédient le client à deux heures parce que c’est l’heure de fermer.

On pourrait certes voir là-dedans un roman au pessimisme achevé : Gaby Aspinall a une vie de merde, mais la nôtre vaut-elle vraiment mieux ? Ou alors, on peut prendre les choses autrement : si, comme le dit Aspinall, « la vie, c’est un gâteau de merde et on en mange tous un bout », il y a aussi des moments où l’on n’est pas obligé de manger sa part et même, où l’on a l’occasion de choisir un autre gâteau dans la vitrine… reste à savoir s’il ne sera pas encore plus dégueulasse…

Tout cela pourrait être déprimant, mais Jacky Schwartzmann réussit à le rendre simplement désopilant avec un sens, sinon de la mesure, au moins du moment où l’on risque l’indigestion. Son roman est donc juste assez long pour que l’on s’amuse et que l’on réfléchisse un peu, et juste assez court pour que l’on ne se lasse pas. Et donc, on s’amuse.

Jacky Schwartzmann, Mauvais coûts, La fosse aux ours, 2016. Rééd. Points Policier, 2017. 209 p.

Du même auteur sur ce blog : Demain c’est loin ; Pension complète ; Pyongyang 1071 ;

 

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