Entretien avec Don Winslow

Publié le par Yan

Un entretien réalisé en 2009 au Festival International du Roman Noir (FIRN) de Frontignan et publié dans le n° 107 de la revue 813 (avril 2010).

 

9782213628097.jpgLe thème du Festival, cette année, est la Frontière. C’est donc sans doute avant tout pour La griffe du chien (The power of the dog) que les organisateurs ont pensé à vous. La frontière y joue un rôle central sous divers aspects (frontière commerciale, frontière entre le Sud et le Nord, la richesse et la pauvreté, entre le bien et le mal pour certains personnages). Une frontière dont tout le monde, en fait semble s’affranchir. Alors cette frontière, finalement, existe-t-elle vraiment ?

Le livre parle de la frontière, des gens qui traversent les frontières. Parfois, ces frontières sont physiques, parfois elles sont morales, entre le bien et le mal. Parfois ces frontières sont émotionnelles : entre la capacité à aimer et l’incapacité à aimer. La capacité à faire confiance contre l’incapacité à faire confiance. Pour moi ce livre est entièrement consacré aux frontières. Mais au départ je n’arrivais pas à comprendre la structure du livre, je n’arrivais en fait même pas à faire ce livre. Et j’ai réalisé à quoi ce livre était consacré. Et il est consacré à ça : chaque personnage de ce livre essaie de trouver une manière de vivre décemment dans un monde indécent. Certains y arrivent et d’autres pas. C’est là la quête de chacun des personnages. Peut-on espérer vivre décemment dans un monde indécent ? Ce n’est pas facile mais c’est faisable. Certains personnages s’en soucient, d’autres pas. Certains s’en soucient mais le chemin qu’ils ont suivi fait qu’il leur est finalement impossible de faire ce dont ils savent que ce serait bien. Initialement, lorsque l’on s’engage sur la mauvaise voie, il est facile de retrouver le droit chemin. La mauvaise voie et le droit chemin ne suivent pas des lignes parallèles mais divergentes ; plus on avance dans la mauvaise voie, plus il est difficile de retrouver le droit chemin. Certains personnages se sont trop avancés dans cette voie  pour pouvoir retrouver le droit chemin.

Il me semble que dans quasiment tous vos romans, ces frontières sont bien floues… Neal Carey passe sans problème toutes les frontières étatiques, la drogue, les trafiquants et les policiers passent la frontière entre les USA et le Mexique sans difficulté, et vos personnages franchissent aussi sans cesse des frontières, ou plutôt des barrières morales : on peut penser notamment à Jack Wade (Du feu sous la cendreCalifornia Fire and Life) ou pour votre dernier roman paru en France, à Frankie Machine qui se trouve forcé à refranchir une frontière qu’il avait bien établi entre sa nouvelle et son ancienne vie…

Oui, tout à fait. Notre genre littéraire, le roman noir, traite des frontières. Dans Frankie Machine, c’est une frontière temporelle. On a tendance à penser que notre passé, c’est du passé, on peut le laisser derrière nous. Et c’est vrai… mais Frankie doit revenir en arrière et il voit alors les choses d’une manière différente. Il s’aperçoit que ce qu’il pensait savoir, ce qu’il pensait faire, n’est pas nécessairement la vérité. En fait, il est devenu une personne différente. Il est très difficile pour lui de confronter la personne qu’il était à celle qu’il est devenu. Je crois que cela peut-être vrai pour nous tous.

Une autre constante de vos romans est la solitude du héros (Neal Carey, Art Keller, Frankie Machine, Jack Wade, Tim Kearney…) et l’impossibilité pour eux de faire confiance aux autres. Doit-on en déduire que l’espèce humaine est décidemment bien décevante ?

La plupart de mes personnages sont des solitaires. C’est une tradition dont nous sommes issus. Raymond Chandler écrit : « Mais dans ces rues sordides doit s’avancer un homme qui n’est pas sordide lui-même». Quoi qu’il en soit, on parle toujours d’un homme seul qui essaie de se confronter à un monde corrompu. En ce sens, oui, l’humanité est décevante. Mais pour être honnête, je dois avouer que je préfère moi-même être seul. Je cherche plus la solitude que la compagnie. Et j’ai peur que cela ressorte de mes livres (rires). Mais c’est vrai, je suis plus à l’aise seul qu’avec beaucoup de gens.

Pour revenir à La griffe du chien : ce roman tient une place particulière dans votre œuvre. Cette véritable épopée, ce roman choral, adopte une structure bien plus complexe que vos autres romans et les aspects politiques y sont bien plus approfondis. Comment vous êtes-vous lancé dans ce travail ? Comment l’avez-vous abordé ?

Je n’ai jamais eu l’intention d’écrire ce livre. Jamais ! Je vis près de la frontière avec le Mexique. Il y a des petites villes où l’on peut aller pour passer des week-end pas chers. Et il y a eu un massacre là-bas. 19 personnes, hommes, femmes et enfants, mais surtout des enfants. Comme dans le livre, une exécution liée à la drogue. Et j’ai lu ça dans le journal et je me suis demandé comment cela avait pu arriver. Je ne suis pas quelqu’un de très sérieux, je suis quelqu’un de très joyeux… mais cet événement a commencé à m’obséder. Comment des gens peuvent-ils faire ça ? Alors j’ai commencé à lire sur le sujet mais je n’ai pas pu trouver de réponse. Mais en tant qu’écrivain, quand vous ne trouvez pas de réponse, vous essayez tout de même d’en trouver une à votre manière. Et c’est là que le problème commence. Pour comprendre ce qui s’est passé en 2001, j’ai besoin de savoir ce qui s’est passé en 1997. Mais pour comprendre ce qui s’est passé en 1997, je dois comprendre ce qu’il s’est passé en 1993. Mais pour savoir ce qui s’est passé en 1993 je dois connaître les évènements  de 1985. Mais pour comprendre 1985 on doit connaître 1973, et ainsi de suite. Mais j’ai compris que ce n’était pas encore assez. Vous ne pouvez pas comprendre la guerre de la drogue à travers les yeux d’un seul personnage. Vous devez la voir depuis plusieurs points de vue. Alors maintenant vous commencez avec  Art Keller, l’agent de la D.E.A., mais son point de vue ne suffit pas. Alors il vous faut Adán Barrera, le trafiquant, mais ce n’est toujours pas suffisant car vous devez comprendre le rôle de l’Église, c’est très important. Alors vous avez le prêtre. Mais ce n’est toujours pas suffisant. Vous devez tenir compte des connections entre la MAFIA et la CIA, le gouvernement américain. Ensuite, il me fallait le point de vue d’une femme. Comment une femme voit-elle cela ? Alors je me retrouve maintenant avec cinq personnages sur 35 ans… le fouillis ! Un manuscrit de 2000 pages… le fouillis. Cinq ans de recherches. Ça a quasiment arrêté ma carrière… car les gens vous oublient. Cinq ans c’est très long, mais c’était devenu une obsession. Mon bureau était envahi de notes, d’interviews, d’articles, de photographies… que j’ai finalement brûlés.

 

hiver-de-frankie.jpgUne autre question sur votre manière d’écrire vos histoires et de camper vos personnages : lorsqu’on lit un résumé d’un de vos livres comme par exemple Frankie Machine ou lorsqu’on commence à les lire, on a (ou du moins j’ai) souvent une impression de déjà-vu. Le repris de justice qui se rachète une conduite, le flic incorruptible déçu par sa hiérarchie, les nazis bas de plafond, la prostituée au grand cœur… Et pourtant vous arrivez à dépasser ces clichés avec une facilité déconcertante et ne jamais nous amener là où l’on aurait pensé aller. Ce jeu avec les clichés est-il voulu, réfléchi ?

Après les cinq Neal Carey, je trouvais que je devenais ennuyeux et je m’ennuyais moi-même. J’avais besoin de réinventer ce que je faisais. Et c’est à peu près à ce moment que j’ai déménagé en Californie qui est un endroit où, dans la fiction mais aussi dans la réalité, l’Amérique se réinvente elle-même. J’ai donc fait un peu d’introspection, sur moi-même et sur mon travail. Et je me suis penché sur le genre, les clichés, les figures obligées… et j’ai pensé « Qu’est-ce que c’est ? ». En tant que jeune écrivain on nous parle de toutes ces règles, toutes ces formes, toutes ces choses que l’on est censé respecter… mais qui ? Qui est le patron, qui est le dieu qui nous dit « Dans un thriller, il faut un personnage en danger à la première page » ? Qui donc ? Je ne suis pas devenu un écrivain pour obéir aux règles des autres. Si j’avais voulu cela, j’aurais gagné ma vie comme banquier. Je veux prendre le lecteur et l’amener sur un autre chemin. Je pense que c’est plus amusant, plus inattendu et, dans un sens, plus réaliste. Parce que si vous regardez le monde, vous voyez plus la complexité des personnages que les stéréotypes et les clichés.

Votre biographie est étonnante : guide de safari, acteur metteur en scène, détective privé, acteur…  comment êtes-vous arrivé au roman noir et en quoi vos expériences vous servent-elles dans l’écriture de vos romans ?

La place de mes expériences et plutôt petite. Pour une raison : on parle de détective privé, pas de détective public. J’hésite à trop utiliser mon expérience de détective privé dans mon travail pour une question de secret professionnel. Je l’ai fait quelque fois. Par exemple, pour Du feu sous la cendre, ce cas est devenu public devant un tribunal et j’ai pu l’utiliser. Par contre cela me sert dans le sens où le métier de détective m’a appris à observer des détails qui peuvent être important, car c’est une question de survie, et j’utilise cette expérience dans l’écriture car je sais comment rechercher, comment interroger… car j’ai interrogé un certain nombre de suspects, de témoins…  et j’utilise cela dans mes livres en tant qu’écrivain.

J’ai lu que les droits de L’hiver de Frankie Machine avaient été achetés par Tribeca, la société de Robert De Niro et que, après que Scorsese a été initialement évoqué, Michaël Mann devait réaliser le film ; ou en est le projet ? Participez-vous au scénario ?

Non, je ne participe pas au scénario. Vous savez, c’est comme les lions ; quand un nouveau lion arrive, tous les vieux lions veulent le tuer. Quand Scorsese a abandonné le projet, Michaël Mann est arrivé ;  je le connais un peu, et Michaël voulait faire La griffe du chien mais n’a pas réussi, pour l’instant, à le faire accepter par les studios. Il s’est donc tourné vers Frankie Machine. Puis il a été occupé par Public Enemies, avec Johnny Depp et j’espère qu’il va maintenant tourner son attention vers Frankie Machine.

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Nico 19/01/2015 21:06

En passant, connaissez-vous le pitch du prochain livre de Don Winslow : "Missing New York" ?

Nico 21/01/2015 22:47

Merci pour ce début de pitch. Le froid prend donc désormais place à la chaleur californienne...
A voir, ou plutôt à lire. A bientôt sur vos pages.

Yan 20/01/2015 19:24

Il s'agit apparemment d'une nouvelle série mettant en scène un détective qui vient du Nebraska et qui, ici, partirait à New York à la recherche d'une fillette disparue. Je n'en sais pas plus.

Nico 19/01/2015 21:04

Un de mes réalisateur préféré (Mann) aux manettes d'un de mes roman préféré (la griffe du chien), un rêve qui aurait pu devenir réalité...Parfois la vie est dure. Avec de la patience, peut être Frankie Machine, un jour, peut être...

Yan 20/01/2015 19:23

Allez savoir!