Apportez-moi Octavio Paz, de Federico Vite

Publié le par Yan

 octaviopaz.jpgLe petit Rogelio a été retrouvé mort dans la salle de bain de la maison familiale. Sa mère, Nadia, immigrée yougoslave et veuve, est bien entendu la première suspecte. Chargé de l’enquête, le commandant Ojeda, trouve que cette affaire pourrait être l’occasion d’écrire enfin le roman dont il rêve depuis toujours d’être l’auteur. Ni une, ni deux, il se tire donc une balle dans le pied afin de pouvoir travailler tranquillement à son chef-d’œuvre en pillant les grands auteurs de sa bibliothèque. Son remplaçant, quant à lui, aura besoin, pour clore rapidement l’enquête, qu’Ojeda signe ses conclusions et les aveux des suspects extorqués sous la torture. Pour Ojeda, qui prend conscience de son incapacité à écrire aussi bien qu’il le voudrait, c’est l’occasion de demander une faveur en échange : faire enlever et lui apporter à son domicile le prix Nobel mexicain de littérature Octavio Paz.

Très court roman de moins d’une centaine de page, Apportez-moi Octavio Paz tient autant du roman noir que de la fable philosophique. Comme ses pairs Paco Taïbo, Gabriel Trujillo Muñoz, Martin Solares ou Guillermo Arriaga, l’œuvre de Federico Vite fait son nid dans l’épais matelas de corruption, de faux-semblants, de collusion et d’incompétence sur lequel repose en grande partie la société mexicaine contemporaine. D’incompétence, il est ici partout question : flics incompétents, journalistes incompétents, écrivains incompétents… tous sont destinés à réussir dans la vie par la grâce justement de cette incompétence qui les rend flexibles et peu regardants.

                « -(…) Vous allez donc prendre la déposition de cette femme et je veux le coupable aujourd’hui. Vous m’avez compris ? Pas plus tard qu’aujourd’hui.  

                L’agent de police jeta son mégot de cigarette et prit une pose suffisante, pour appuyer ses propos :

                -Si elle ne parle pas je lui ferai cracher le morceau, ne vous en faites pas commandant.

                -Alors, c’est bien clair ?

                -Oui, commandant.

                Le commandant fit demi-tour et, avant de se perdre parmi les piles de papier entassés, revint sur ses pas et dit à l’agent de police :

                -Trouvez-moi plutôt le coupable demain car j’ai une réunion très importante aujourd’hui, je ne vais pas pouvoir donner d’interviews ni faire de visites, rien de tout ça, c’est compris ?

                -Bien sûr, commandant ».

Charge aussi courte que féroce, Apportez-moi Octavio Paz, déboulonne joyeusement les institutions, à commencer par la police et le journalisme avide de sensationnalisme, et les idoles comme le très suffisant Octavio Paz. Sans doute cette iconoclastie qui cherche à taper si vite un peu partout à la fois peut-elle donner une impression de surcharge, transformant l’histoire en une succession de scènes allant du délire fantasmagorique (la charge des chats au rythme de La chevauchée des Walkyries), à l’humour cinglant (Paz expliquant en quoi les épisodes des Simpson sont mieux construits que les romans de Gabriel Garcia Marquez, le journaliste s’apercevant qu’il n’a pas enregistré un esprit mais que les piles de son magnétophone étaient juste faibles) en passant par quelques scènes d’un érotisme torride.

Il n’en demeure pas moins que la folie qui règne ici et la brièveté du récit compensent de loin ce défaut. Federico Vite apparaît comme un nouvel auteur prometteur de cette littérature mexicaine au parfum si particulier.

Federico Vite, Apportez-moi Octavio Paz (Fisuras en el continente literario, 2006), Moisson Rouge, 2011. Traduit par Tania Campos.

Publié dans Noir latino-américain

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Richard 11/12/2011 13:34

J'aime bien ce style ... Je le note et le lirai avec plaisir.
Merci !

Yan 11/12/2011 14:13



Ça vaut le détour!