Que la mort vienne sur moi, de J. David Osborne

Publié le par Yan

Une ou deux boîtes de nuit un peu pourries, quelques rastas blancs issus de familles aisées, beaucoup de mexicains qui bossent au noir, tout un tas de gens qui vivent dans des mobile homes et pour qui partir en vacances revient – pour les plus imaginatifs – à faire un tour sur Google street view… Bienvenue en Oklahoma.

C’est là, dans une petite ville sans charme, que vivent les personnages que J. David Osborne va faire se croiser. Avec, au milieu du maelström que l’auteur met en place, deux couples de frères. D’un côté Sepp et Arlo Clancy, petits blancs pauvres dont le premier sort de prison pour détention de drogue avec intention de la revendre et le second subit les clients du magasin de sport dans lequel il est employé tout en rêvant de pouvoir un jour réussir à s’extraire de sa condition et de la maison mobile dans laquelle il vit avec sa femme, Jen, qui travaille pour un cabinet d’avocats. De l’autre Danny et Thomas Ames ; le premier s’occupant de la sécurité pour une boîte de nuit, se trouve régulièrement en délicatesse avec la loi, le second étant l’espoir de la famille, jeune homme a priori sage mais qui vient de disparaître.

Lorsque, lors d’une partie de pêche au poisson-chat, Sepp et Arlo remontent une tête humaine et décident de n’en rien dire à la police, on se doute bien à qui elle appartient. Comme on se doute que Danny, très remonté, va bien finir par croiser la route des deux frères. Le tout est de savoir comment tout cela va se passer.

Surtout, J. David Osborne en profite pour tirer le portrait d’une Amérique des marges, abandonnée, paumée, loin des grandes métropoles mais pas non plus très près de la nature. Une Amérique urbaine faite de trailers parks et de lotissements pas très coquets, de petites villes champignons où cohabitent essentiellement, pour une bonne part de la population, l’ennui et le chômage et donc, partant, la débrouille et les petits business foireux. Ainsi en va-t-il de ce trafic d’engrais chinois vendu comme une drogue synthétique auquel Sepp participe pour pouvoir – luxe suprême – rouler jusqu’à Dallas pour s’acheter des meubles Ikea. Par ailleurs, autour de la colonne vertébrale du roman constituée par la recherche de Thomas par Danny et les tentatives, molles ou vaines, de Sepp et Arlo pour accéder à un peu d’aisance et de bonheur, Osborne multiplie les petites scènes et les dialogues saisis à la volée comme autant d’instantanés de la vie de ce prolétariat abandonné dans le trou du cul de l’Amérique et pour lequel le choix se limite à un travail qui ne rapporte pas, aux trafics bancals ou à s’engager dans l’armée.

« Merle se pencha vers Arlo. « Je ne m’engagerais pas, si j’étais vous. »

Arlo grimaça un sourire : « J’en avais pas l’intention.

--J’ai été dans l’armée pendant plusieurs années. Ça remonte à loin. Ils ont voulu m’envoyer au Vietnam. Je me suis déclaré objecteur de conscience. Ils m’ont fichu en prison. Tuer des gens, c’est dégueulasse.

-Tout à fait d’accord.

-Enfin bon. L’armée, elle n’était pas aussi pourrie à l’époque. Il y avait la conscription, une belle merde, ça aussi. Mais comme ce n’était pas par choix que les gars devenaient soldats, il y en avait beaucoup de normaux. »

Tour à tour amusantes ou accablantes, ces tranches de vies forment en fin de compte un roman percutant et, derrière un aspect rentre-dedans pas désagréable, d’une grande finesse dans sa description des personnages, des sentiments qui les animent et de leurs contradictions. Voilà un auteur qu’il conviendra de suivre de très près.

J. David Osborne, Que la mort vienne sur moi (Low Down Death Right Easy, 2013), Rivages/Thriller, 2016. Traduit par Pierre Bondil. 262 p.

Publié dans Noir américain

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pierre bondil 17/02/2016 17:29

Très bon "papier" pour ce livre d'une lecture difficile, car il souligne parfaitement l'opposition entre outrances et tranches de vie quotidiennes, et sa conclusion élogieuse me paraît indubitable.
Cordialement
Pierre

Yan 17/02/2016 17:36

Merci Pierre!