Rafael, derniers jours, de Gregory Mcdonald

Publié le par Yan

« -Désolé si ça te rend triste.

-On doit tous y passer un jour ou l’autre, de toute façon, répondit Rafael.

Par la fente de ses paupières, le père l’observait :

-T’es pas si dur que ça, Rafael. Tu me caches quelque chose, dit-il.

-Maman a mis du temps à mourir. Elle a beaucoup souffert.

-Oui.

-Parce que c’est ça qui est important, non ?

-De quoi ?

-Qu’est-ce qu’elle va te rapporter, ta mort ? Et ta souffrance ?

-Ce que je vaux ? J’en ai jamais rien su.

-Que vaut ta mort ? »

Rafael, lui, sait combien vaut sa mort : 30 000 $ (après négociation). Vingt-et-un ans, marié, trois enfants, alcoolique, illettré, demeurant dans un bidonville coincé entre une décharge et une autoroute quelque part dans un État du sud-ouest des États-Unis, il a décidé de répondre à la seule offre d’emploi pour laquelle il se sent qualifié et qui soit susceptible de couvrir un peu les besoins de sa famille et d’extraire cette dernière du campement où elle vit. C’est donc décidé, il jouera le rôle principal dans un snuff movie ; après une heure de tortures variées, il mourra devant la caméra. En attendant, il lui reste trois jours à vivre.

Roman encensé, culte pour certains, Rafael, derniers jours a mis longtemps à m’arriver dans les mains, essentiellement de crainte de me trouver face à un livre qui en fasse trop avec le thème du snuff movie et glisse vers un voyeurisme morbide. De fait, ainsi que l’annonce l’auteur dans un avertissement au lecteur en début d’ouvrage, le troisième chapitre, essentiel pourtant, dans lequel le « producteur » explique à Rafael ce qui l’attend, se révèle particulièrement éprouvant. Mais, ceci fait, la fin annoncée de Rafael clairement explicitée, Gregory Mcdonald passe rapidement à autre chose. Il ne s’agit plus dès lors que de suivre les pas de Rafael de la ville jusqu’à son bidonville de Morgantown, sa famille et ses compagnons de misère.

Surtout, dans un texte empreint de religiosité mais sans pathos et sans explications inutiles, Mcdonald fait de Rafael un être christique qui, au milieu de ses semblables résignés, a finalement décidé de les sauver malgré eux avec la seule force de son innocence et de l’amour qu’il leur porte. Ces trois jours durant lesquels il n’a plus qu’a tenter de profiter de ses derniers moments avec eux tout en subissant malgré tout les avanies que font subir à la communauté de Morgantown la police, les propriétaires de la décharge et les habitants même du campement sont l’occasion pour Mcdonald de dresser une belle galerie de portraits avec une plume impitoyable mais juste, apte à tirer de ces personnages tout ce qu’ils portent en eux de sordide comme de bon et de dévoiler l’existence telle qu’elle peut être dans tous les Morgantown que l’Amérique aimerait dissimuler aux regards. Car au final Rafael et sa mort imminente ne sont là que pour ça ; pour montrer ce qui est, quand bien même personne n’a envie de le voir. Et Rafael, porteur malgré tout ce qu’il paraît être de prime abord d’une réelle innocence et d’une indéniable pureté d’âme, par la grâce d’une construction parfaitement équilibrée du personnage, est le vecteur idéal de cette description sans fard.

Admirable de concision et de retenu sur un sujet qui en aurait mené plus d’un sur la voie des lamentations fatigantes, des thèses sociales lourdingues ou de la fascination ambigüe pour la violence, Rafael, derniers jours est un roman qui crée le malaise, certes, mais aussi, tout simplement, un beau livre.

Gregory Macdonald, Rafael, derniers jours (The Brave, 1991), Fleuve Noir, 1991. Rééd. 10/18, 2005. Traduit par Jean-François Merle. 191 p.

Publié dans Noir américain

Commenter cet article

Jean-Marc 17/06/2015 21:58

Un bouquin absolument bouleversant, lu en une soirée, et cause d'une nuit blanche tant les images tournaient dans ma pauvre caboche.
C'est vrai le chapitre 3 est rude, mais c'est tout le reste qui m'avait foutu en l'air. L'acceptation, la résignation, la bonté, la misère, une forme de pureté.
Putain de bouquin, que je ne relirai sans doute jamais. Parce qu'il est trop dur, mais surtout parce que, contrairement à bien d'autres, il est absolument inoubliable.

Yan 17/06/2015 22:01

Oui, je comprends. C'est un roman bouleversant, mais, incontestablement, il te plombe ta journée.