Pur, d'Antoine Chainas

Publié le par Yan

PURPatrick Martin recouvre ses esprits en contrebas d’une autoroute du sud de la France, non loin de sa voiture dans laquelle sa femme est morte. Cet accident prend bien vite une autre dimension que celle d’un simple fait divers. Patrick aurait eu, avant le drame, une altercation avec deux jeunes arabes sur une aire d’autoroute et ceux-ci l’auraient poursuivi. Dans ce Midi où les plus riches se terrent dans des résidences sécurisées, où le maire entend se faire réélire en fustigeant les populations basanées qui participent de l’insécurité et en s’appuyant sur le groupuscule d’extrême-droite Force et Honneur, Patrick Martin devient un symbole et peut-être plus encore, une arme manipulée par ceux qui voudraient capitaliser sur les violences intercommunautaires.

 

En l’espace de quelques années Antoine Chainas s’est imposé comme un des auteurs phares de la nouvelle Série Noire. Avec Pur, son cinquième roman dans la collection noire de Gallimard, celui qui s’est fait remarquer par son sens de la provocation et son audace stylistique semble s’assagir un peu.

 

De fait, Antoine Chainas aborde un sujet à la mode chez les auteurs français de la Série Noire, de Dominique Manotti à Jérôme Leroy en passant par DOA ou Elsa Marpeau : manipulations médiatiques, collusions entre les politiques et la police, montée des extrémismes et division de plus en plus marquée de la communauté française. Pour qui a lu par exemple Versus ou Anaisthêsia, du même Chainas, l’attente est là d’un roman provocateur, prenant le lecteur à rebrousse poil.

Mais Chainas ne choisit pas cette voie-là. Suivant une trame classique, alternant les points de vues des personnages pour un récit choral, il décrit au jour le jour l’enchaînement des événements jusqu’à une issue que l’on présumera fatale pour certains d’entre eux, le tout servant à mettre en exergue la manière dont un fait divers peut, si l’opinion y a bien été préparée, favoriser l’accession au pouvoir où le renforcement d’un parti. D’aucuns ont vu dans Pur une légère dystopie, sur ce que risque de devenir la France. Pourtant, à l’exception du thème des gated communities, ces grandes résidences fermées vivant en autarcie très développées en Amérique du Sud, en Afrique ou aux États-Unis – partout où le fossé ne cesse de se creuser entre les plus riches et les plus pauvres et où les premiers entendent défendre à tout prix leurs biens –, qui n’ont pas encore l’ampleur que leur donne Chainas dans son roman, Pur parle plutôt du présent et du passé très récent. Des faits divers instrumentalisés aux émeutes de 2005 en passant par l’intrigue sur le sniper qui n’est pas sans rappeler le sniper de Washington qui a défrayé la chronique en 2002,  on a déjà vu en vrai tout les éléments que relie Antoine Chainas pour le besoin de son intrigue.

Alors Chainas le fait avec un certain talent et avec intelligence ; il sait construire une histoire, sait comment enchaîner les points de vue et les événements pour accrocher le lecteur. Il y a seulement que celui qui a déjà lu et aimé Chainas peut trouver tout cela un peu fade et attendu par rapport à ce à quoi il a été habitué de la part de cet auteur.

 

Si l’on reconnaitra la plume bien particulière de Chainas, ses descriptions cliniques et souvent même organiques et/ou techniques (« Les mouvements du bassin de la jeune fille contre le pelvis de l’Arabe arrachèrent une grande portion du ventre de Julien. Ceux qui prétendaient que ce genre de blessures s’infligeait au niveau du cœur se trompaient, Julien s’en aperçut à la seconde. Les coups étaient portés en direction des tripes, des intestins remplis d’un repas à moitié digéré mélangé aux capsules de kétamine, là où les contractions péristaltiques évacuaient la merde. Le cœur n’avait rien à voir là-dedans. »), l’auteur use moins systématiquement de ce procédé passée la première partie du livre et adopte un style plus passe partout et sans doute aussi plus accessible à un lectorat plus large. En effet, si d'aucuns trouveront le style de Chainas ampoulé, artificiel, ou m'as-tu vu, il est à tout le moins singulier, on regrette pour notre part de le voir se diluer au fur et à mesure qu'avance le roman jusqu'à disparaître au profit d'une écriture passe-partout sans vrai relief.


De la même manière en ce qui concerne les personnages, on retrouve d’un côté, chez Patrick Martin, homme aisé à la recherche de coupables mais comme détaché des événements, chez Julien, adolescent reclus dans une gated-community en proie au doute sur les relations de ses semblables avec l’extérieur et sur le bien fondé de l’action de son charismatique père, ou chez Durantal, flic obèse à la voracité suicidaire désabusé mais mû par un autre incommensurable appétit, de vérité, tous les trois décrits avec justesse, tous les trois ambigus et véritables personnages tragiques, la vision acerbe et aigüe de Chainas. Tandis que d’un autre côté, d’Alice la policière métisse arriviste et revancharde au Révérend, père de Julien et maître illuminé de la communauté fermée des Hauts-Lacs, en passant par le chef de Force et Honneur ou la belle-famille de Patrick Martin, les personnages secondaires apparaissent monolithiques, archétypaux, voire caricaturaux quand ce n’est pas tout bonnement inutiles. Ainsi en va-t-il de ce Révérend qui n’a finalement qu’un lointain rapport avec le reste de l’intrigue mais phagocyte une grande partie du roman.

 

En fin de compte Pur apparaît comme un bon roman noir, très bien mené dans sa première partie, honnête, sans plus, dans la seconde, qui souffre sans doute d’arriver à la suite de toute une série de romans autour des mêmes thèmes et n’échappe donc pas au sentiment de déjà vu. Reste que pour ceux qui n’ont pas encore lu Antoine Chainas ou qui ont pu être rebutés par son style si particulier, il présente l’avantage d’être plus abordable (plus lisse ?) que ses livres précédents et peut-être donc une bonne porte d’entrée dans cette œuvre déjà riche.

 

Antoine Chainas, Pur, Gallimard, Série Noire, 2013.

 

Du même auteur sur ce blog : Une histoire d'amour radioactive ;

Publié dans Noir français

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putana del merda 05/11/2013 23:02

comme d'autres, dans la même veine tu ignores le livre de Thierry di Rollo, bien meilleur par exemple que le leroy
soit, sinon ta critique est très juste