Nous avions un rêve, de Jake Lamar

Publié le par Yan

nousavionsunreve.jpgVoilà un de ces livres dont on entend régulièrement parler (en bien la plupart du temps) et qui, comme beaucoup d’autres, reste malgré tout coincé quelque part au milieu de la pile des bouquins à lire d’urgence. Il faut dire aussi que la lecture du Caméléon Noir, du même Jake Lamar, ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. À peine une vague sensation d’ennui et d’être peut-être passé un peu à côté. Il aura fallu que l’on me parle encore récemment de Nous avions un rêve pour que je me souvienne de son existence et que je l’extrais du purgatoire dans lequel il se trouvait relégué depuis quelques années. Bien m’en a pris.

Melvin Hutchinson est un noir qui a réussi. Étudiant en droit engagé dans la lutte pour les droits civiques dans les années 1960, procureur droit dans ses bottes puis avocat, il a fini par accéder au poste d’Attorney général, c’est-à-dire de ministre de la Justice, dans le gouvernement populiste de Troy McCracken. Melvin Hutchinson est un ministre apprécié du peuple : il a créé des centres de rééducation pour les délinquants et drogués et, surtout, a relancé la vogue de la peine de mort par pendaison ; action qui lui a valu l’aimable surnom de « Hutch-la-Potence ». L’attaque cérébrale que vient de subir le vice-président pourrait même pousser McCracken à offrir sous peu le poste à Melvin, faisant de lui le premier vice-président noir de l’histoire des États-Unis.
Emma, la nièce de Hutch, vit avec Seth, un blanc fasciné par les noirs, au grand dam de Trudy, la mère Seth. Elle voudrait que l’on reconnaisse ses mérites avant sa race. Et cela vaut pour son compagnon.
Rashid, lui, est un noir qui se renferme sur sa communauté et ne comprend pas que des noirs et des blancs puissent vivre ensemble.
Willow est blanche, bohème et a épousé le père d’Emma, un musicien noir. Elle a aussi eu une liaison avec Melvin Hutchinson.

Ce sont ces destins que nous invite à suivre Jake Lamar dans cette dystopie présentant une Amérique qui, malgré le jeu des apparences, ne s’est pas débarrassée de ses vieux démons. C’est une réalité complexe que l’on découvre là, où les Blancs se méfient toujours autant des Noirs tandis que les Noirs tendent à verser dans le radicalisme et le repli sur soi, et où ceux qui tentent de passer outre cette ligne de démarcation invisible, ou qui se trouvent naturellement dessus par le biais du métissage, voient leur identité reniée.
Le pays de la liberté et du melting pot en prend pour son grade dans cette fiction qui, écrite en 1996, révèle les lignes de tension raciale qui continuent de courir dans la société américaine et apparaît prémonitoire en ce qui concerne le règne qui débutera quelques temps après avec l’administration de George W. Bush et même les débats qui entourent encore la personne d’Obama. D’un King à l’autre – de celui qui a eu un rêve, Martin Luther, a celui qui a vécu un cauchemar, Rodney – Lamar dresse ainsi une histoire parallèle et le portrait sociologique d’une Amérique noire qui cherche encore sa place dans la grande Amérique blanche mais qui n’est pas uniforme et encore moins dénuée de contradictions.

À travers un chassé-croisé de destins obligés de se rencontrer ou de se heurter parfaitement maîtrisé et des personnages ambigus et même parfois ambivalents, dont le caractère est en tout cas brossé avec subtilité, Jake Lamar nous offre un récit sombre dont émane une angoisse diffuse qui ne cesse d’augmenter jusqu’à un final cruellement dérangeant.

Jake Lamar, Nous avions un rêve (The Last Integrationist, 1996), Rivages/Thriller, 2005. Rééd. Rivages/Noir, 2009. Traduit par Nicholas Masek.

Merci à Judith Vernant et à Yann pour le conseil. La chronique de Yann se trouve sur son blog Moisson Noire.

Publié dans Noir américain

Commenter cet article

Pierre FAVEROLLE 28/01/2012 19:42

Salut Yan, magnifique roman dont ta dernière phrase résume à la perfection le souvenir excellent que je garde !

Yan 28/01/2012 19:51



Oui, Pierre, un superbe roman. J'ai été d'autant plus content de le découvrir que j'avais vraiment trouvé Le Caméléon Noir très moyen.