La France tranquille, d’Olivier Bordaçarre

Publié le par Yan

la-france-tranquille.jpg Nogent-les-Chartreux, dans la Beauce, ce n’est pas vraiment la ville et ça n’est déjà plus la campagne. C’est tranquille, mais ça n’est pas forcément très joyeux : l’usine de conditionnement de poulets industriels va bientôt être délocalisée au Brésil, les petits commerçants mettent la clé sous la  porte les uns après les autres, et seuls les bistrotiers semblent encore faire un peu face à la crise. Et puis arrive le premier meurtre. Et le deuxième…

 Alors que les gendarmes, sous les ordres du boulimique commandant Garand, patinent, le tueur continue de sévir. Et, pour paraphraser Roger Gicquel, Nogent-les-Chartreux a peur. Elle a peur et elle s’arme. Elle cherche les suspects habituels, de préférence jeunes et bronzés, elle renoue avec la vieille tradition de la lettre de dénonciation anonyme, elle se replie sur elle-même. Très vite, ceux qui ont peur du tueur font plus de victimes que ce dernier. L’hystérie gagne et Garand ne va pas tarder à s’apercevoir que l’assassin se rapproche dangereusement de lui et de ses proches.

Voilà un roman mettant en scène un serial-killer qui change de la production habituelle. Olivier Bordaçarre joue avec les codes du genre, les arrange à sa sauce et, à la différence de beaucoup d’auteurs français, ne cherche pas à faire plus américains que les Américains. Pas de flic alcoolique et borderline, juste un gendarme tranquille, qui n’aspire à rien d’autre qu’a arriver calmement à la retraite, éventuellement à récupérer sa femme. Un homme qui souffre d’une boulimie qui empire tellement en même temps qu’il se trouve confronté à la folie de ses concitoyens qu’on le voit littéralement grossir de chapitre en chapitre.

C’est qu’en fait Bordaçarre ne cherche pas à écrire un thriller, mais un roman noir à thèse. Il nous montre comment dans cette France du fin fond de la Beauce, secouée par la crise économique mondiale et tenue tranquille par la grâce de l’effet placebo d’une politique sécuritaire qui se résume à quelques caméras de vidéosurveillance et à la dénonciation de l’étranger ou de l’assujetti social, un événement peut faire craquer le vernis des convenances. Les meurtres horribles vont perturber l’équilibre de la peur de Nogent-les-Chartreux. Jusqu’alors cette peur entretenue par les édiles et les médias, était encore canalisée. Mais quand elle explose, elle ravage la petite ville tranquille qui révèle son vrai visage, véritable charogne en putréfaction, en même temps que les éboueurs apeurés qui refusent de travailler à l’aube, laissent s’amonceler les ordures sur les trottoirs.

Bien écrit, avec un sens aigu de la métaphore (« Le visage était presque aussi bleu que la Clio, tuméfié, boursouflé, les yeux rouges exorbités, la langue noire, gonflée, pendante ; des filets de sang avaient caillé en coulant du nez et des oreilles. Défiguré. Un Francis Bacon sculptural avec des vrais morceaux dedans ») et de belles trouvailles stylistiques, le roman d’Olivier Bordaçarre ne souffre à mon sens que d’un seul défaut : une tendance à trop vouloir parfois se montrer démonstratif, à appuyer un peu trop son propos, là où, en l’occurrence, son histoire se suffit à elle-même.

Cela n’ôte bien sûr pas le plaisir que l’on a à lire enfin un roman clairement engagé qui, une fois n’est pas coutume, ne nous parle pas des arcanes du pouvoir, mais des gens qui vivent ou survivent sous la coupe des politiques mises en place par ce pouvoir, qu’il soit politique ou économique. C’est bien fait, avec passion mais aussi avec raison, et ça vaut donc vraiment le détour. 

Olivier Bordaçarre, La France tranquille, Fayard Noir, 2011.

Du même auteur sur ce blog : Dernier désir ; Protégeons les hérissons ;

Publié dans Noir français

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Ray 09/11/2012 10:21

Bonjour, très bon article qui reflète bien le roman. Je partage totalement cette analyse. De mon côté j'ai fait de ce bouquin un coup de cœur sur mon site, j'ai été impressionné par le style et le
ton personnel de l'auteur. Une belle découverte !
Amicalement.

Yan 09/11/2012 10:57



Oui, une belle découverte. Le prochain roman est d'ailleurs en cours d'écriture et on l'attend avec impatience.



Guillome 28/09/2011 16:47


merci bien m'sieur, c'est noté pour moi...bonne journée !


Yan 30/09/2011 06:20



Tu as bien raison de le noter. Bonne journée à toi aussi, avec un peu de retard, certes.



La petit souris 01/09/2011 22:17


cette fois ci mon ami je ne lierai pas ton billet car j'entame la lecture de ce roman la semaine prochaine !! par contre je viendrai le dévoré après coup ! ^^


Yan 01/09/2011 23:21



Au plaisir de confronter nos points de vue, donc!



gridou 01/09/2011 13:55


C'est très sanglant ou tu as volontairement choisi un passage un peu trash (les fan de polars sont habitués et ne s'en offusqueront pas!) ??


Yan 01/09/2011 15:09



Ça n'est pas particulièrement sanglant, encore que certaines descriptions sont assez dures. J'ai choisi cet extrait car j'avais beaucoup aimé la métaphore Bacon.



Pierre FAVEROLLE 01/09/2011 13:25


Salut Yan, très bientôt en lecture chez moi. On pourra confronter nos avis ! Amitiés


Yan 01/09/2011 15:09



J'attends ça avec curiosité, Pierre.