Clouer l’ouest, de Séverine Chevalier

Publié le par Yan

Nouvelle collection née de l’association des éditions Écorces et de La Manufacture de Livres, Territòri a pour projet d’éditer des romans français dans lesquels la nature occupe une place de premier plan. Cette ambition d’offrir au lecteur ce que l’on pourrait qualifier de nature writing à la française prend aujourd’hui forme avec trois romans pour commencer dont ce Clouer l’ouest, de Séverine Chevalier, initialement paru chez Écorce, ainsi qu’un inédit d’Antonin Varenne, Battues, et un premier roman, Crocs, de Patrick K. Dewdney, dont nous aurons aussi l’occasion de parler ici.

Clouer l’ouest, c’est l’histoire d’un retour, celui de Karl. Vingt ans après avoir quitté le village du plateau de Millevaches où vivent les siens avec la ferme intention de n’y pas revenir, la vie, les dettes, le forcent à rentrer au moins provisoirement. Mais en retrouvant cette famille qui s’est depuis deux décennies construite – ou a fini de se déconstruire – sans lui, Doc, le père honni, brutal, autoritaire, Odile, la mère aimée qui ne sort désormais plus du monde cotonneux dans lequel la plongent les médicaments, Pierre le frère souffre-douleur fou de nature qui vit à l’écart du monde, Karl vient bousculer l’équilibre précaire sur lequel à continuer à se bâtir en son absence la communauté villageoise qu’il retrouve.

Clouer l’ouest se construit sur des allers-retours entre l’enfance de Karl et le présent, entre les vieux rêves, les rêves brisés et ceux, bien moins ambitieux – au moins d’apparence – auxquels il aspire maintenant :

« Le Doc fera un chèque, il en a largement les moyens, et ce sera plié. Il lui dira bonne chance et il pourra repartir, régler ce qu’il doit à l’autre. Il ira à Marseille et trouvera un boulot. Il habitera non loin de Sabine et Thierry et Angèle. La mer le narguera encore, mais ce sera sans importance, alors. Plus aucune importance pour la vie nouvelle. Il achètera des rideaux pour les fenêtres du petit appartement qu’il louera pour pas trop cher. Voilà à quoi il pense : aux rideaux colorés qu’il achètera pour les fenêtres du petit appartement au fond d’une impasse tranquille. S’il croit aux rideaux qu’il accrochera, tout est encore possible. Il n’a pas besoin d’avoir peur. »

Il ressort du roman de Séverine Chevalier une violence latente, la conviction du drame qui se joue ou qui, commencé il y a bien longtemps, finit de se jouer. Il en ressort aussi l’atmosphère froide et désolée des lieux et du cœur des femmes et des hommes qui prennent chair sous la plume de l’auteure. Car – et il faut vraiment lire Clouer l’ouest pour bien comprendre ce que les mots du chroniqueur peineront à dire – Séverine Chevalier a ce talent qui consiste a faire entrer dans des phrases dont chacune est finement ciselée a l’aide de peu de mots et avec des mots simples, tout ce qu’il y a à dire des lieux, des personnages, des sentiments.

Clouer l’ouest est un livre magnifique pour ce qu’il dit et pour ce qu’il est. Lecture émouvante et plaisir esthétique de la phrase et des mots justes que vient par ailleurs appuyer une maquette tout aussi belle et simple.

Sévérine Chevalier, Clouer l’ouest, éditions Écorce, 2014. Rééd. Écorce/Territòri, 2015. 183 p.

Publié dans Noir français

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OF 11/06/2015 16:12

L'image a sauté.

Yan 11/06/2015 16:21

Overblog's style

Son 05/06/2015 18:06

Tentant !

Sandrine 05/06/2015 11:08

Le roman est tentant, la collection aussi. Il va falloir d'ailleurs que les romans soient à la hauteur car les lecteurs ne manqueront pas de comparer avec les grands américains qui maîtrisent si bien le genre...

Yan 05/06/2015 11:13

Ce roman est superbe. Quand au concept d'écriture de la nature, il faut comparer ce qui est comparable et tenir compte des spécificités des territoires. C'est ce qu'explique Cyril Herry, l'éditeur : « Se référer au Nature Writing ne consiste pas à prétendre que la France possède son Montana ou son Michigan,
ni surtout à comparer la griffe d’auteurs américains tels que Jim Harrison ou Ron Rash, David Vann ou Cormac McCarthy,
pour ne citer qu’eux, à celle des auteurs français que la collection envisage de publier.
Nous n’avons ni le même rapport à l’espace, aux distances, ni surtout la même histoire, mais il aurait été prétentieux
d’inventer un nouveau terme et absurde de prétendre inaugurer un nouveau genre, d’autant que la littérature en France
est loin d’être vierge en matière d’écriture de la nature.
Il ne s’agit donc pas de se mesurer à, ou de faire comme, mais d’investir un territoire existant et de le questionner
ici et maintenant par le biais de romans et d'écritures qui témoignent d'une époque. »