La nuit des deuxièmes couteaux : Le Bloc, de Jérôme Leroy

Publié le par Yan

 939615-1115509.jpgDepuis le mois d’août les émeutes embrasent la France. Le gouvernement de droite, soucieux de montrer qu’il n’entend pas laisser les racailles faire la loi, a lâché la bride aux forces de police. La situation a pourri, les violences ont augmenté et on en est déjà à plus de 750 morts en cette nuit de novembre où le Bloc Patriotique, le parti d’extrême-droite, apparaît comme l’ultime recours. Pendant que les négociations battent leur plein au pavillon de la Lanterne pour savoir combien de ministères va enfin décrocher le Bloc, deux hommes attendent.

Seul dans son appartement, Antoine Maynard, mari d’Agnès Dorgelles, présidente du Bloc, attend de savoir si le service d’ordre du parti a réussi à éliminer Stanko, son chef.

Seul dans la chambre d’un hôtel borgne, Stanko attend les tueurs à ses trousses.

Tous les deux se remémorent leurs rencontres respectives avec le Bloc et leur amitié trahie ce soir. Car au moment d’accéder au pouvoir, le parti doit se refaire une respectabilité et s’acquitter de quelques dettes auprès des hommes en place. Ancien skinhead, exécuteur des basses œuvres du parti et de la famille Dorgelles, Stanko est devenu un poids. Il doit disparaître.

Autant le dire tout de suite, on ne va as faire ici dans la critique très originale. D’abord parce qu’on arrive un peu après la bataille, ensuite parce que l’on est plutôt d’accord avec ce que l’on a lu il y a quelques semaines par ailleurs, chez Moisson Noire ou Actu du Noir par exemple.

Avec Le Bloc, Jérôme Leroy frappe un grand coup et nous montre, s’il en était besoin, et n’en déplaise à certains, que l’on ne peut se contenter de diviser le monde entre les bons et les méchants, ni les romans entre ceux que l’on aime et ceux que l’on n’aime pas. Parce que je ne peux pas vraiment dire que j’ai aimé Le Bloc. Parce qu’il m’a emballé mais qu’il m’a aussi mis particulièrement mal à l’aise. En partie justement parce qu’il nous montre tout ce qu’il peut y avoir d’humain chez le grand méchant loup. 

Si l’on reconnaitra plus ou moins Marine et Jean-Marie Le Pen, l’affaire Poulet-Dachary, les Mégret, Bruno Gollnisch et bien d’autres encore, Leroy ne se contente pas ici de nous faire une histoire vaguement romancée du Front National mais va, au travers de deux portraits, nous montrer comment l’extrême-droite peut séduire des personnes aussi différentes qu’un héritier de la petite bourgeoisie de province et un enfant des milieux ouvriers sinistrés du Nord.

Plus encore, Leroy nous glisse dans la peau de l’un de ses personnages. La narration à la deuxième personne attribuée à Antoine Maynard met en effet le lecteur dans la position d’un acteur du livre. Un acteur par ailleurs séduisant. Maynard est un homme cultivé, intelligent, doté d’une certaine forme de courage physique comme moral, un homme auquel peut-être même, on prendrait plaisir à s’identifier n’était sa propension à la violence et, bien entendu, ses idées. Devenu fasciste non pas « à cause d’un sexe de fille » comme l’assène efficacement la première phrase du livre, du moins pas seulement, Maynard est un de ces héros romantiques qui ont poussé le « dandysme mal placé » jusqu’à basculer et devenir les personnages qu’ils se sont fabriqués. Par provocation, par désir de transgression et d’action. Antoine aurait pu devenir communiste, comme son grand-père, ou comme Jérôme Leroy qui a d’évidence mis beaucoup de lui-même dans ce personnage. Il a choisi, au gré des rencontres et des découvertes littéraires, l’autre camp. Tout cela, et l’utilisation de ce « tu » qui nous place dans l’intimité de Maynard, et fait en quelque sorte de nous Maynard, nous amène à l’aimer d’une certaine manière, au moins autant qu’il peut par ailleurs nous répugner.

Si l’identification à Stanko, bouffé par la haine, avide de revanche, prédateur froid, est moins évidente, son histoire et son indéfectible fidélité à ceux qui sont devenu sa famille par procuration, Maynard et le Bloc, nous amènent là encore à comprendre ou à chercher à comprendre sur quel terreau peuvent proliférer les idées de l’extrême-droite et sur quels ressorts elles peuvent s’appuyer.

À travers cette tragédie antique, en évacuant tout discours lénifiant et moralisateur, Jérôme Leroy nous montre comment l’extrême-droite a fait son nid dans une société qui se délite. Un nid de plus en plus douillet aménagé à la fois par les discours guerriers de la droite et une absence coupable de la gauche auprès de ceux qu’elle aurait dû mieux défendre et qu’elle a abandonnés.

Le Bloc est un beau roman noir ponctué de véritables moments de grâce, un roman politique intelligent. Un livre dérangeant aussi dont la lecture ne fait pas forcément du bien sur le moment mais qui, en murissant en nous, nous permet aussi de regarder la société autrement. De nous regarder autrement.

Jérôme Leroy, Le Bloc, Gallimard, Série Noire, 2011.

Du même auteur sur ce blog : L'ange gardien ;

Publié dans Noir français

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