Le chemin s’arrêtera là, de Pascal Dessaint

Publié le par Yan

Sur le littoral désolé d’un Nord qui n’en finit pas de se désindustrialiser, le long d’une portion de digue sur laquelle, entre friches industrielles, centrale nucléaires et vieux blockhaus évoluent une galerie de personnages en perdition. Chômeurs, ouvriers, adolescents coincés dans un monde étriqué… chacun porte ses sombres secrets, ses remords, son ressentiment et, parfois, ses espoirs, déçus ou encore vivaces.

Sur ces lieux ouverts sur la mer et pourtant complètement enclavés où la nature reprend peu à peu ses droits, Pascal Dessaint donne la parole à chacun des protagonistes, tisse peu à peu l’histoire de ces vies effilochées et fait apparaître progressivement à travers cette polyphonie des voix et des destins, l’enchaînement des actes inavouables et de leurs conséquences qui finissent de les amener là où ils sont.

Humains, trop humains, mais peu à peu privés par les grandes logiques économiques qui président à la destiné de leur région et de leurs vies, et de ce qui faisaient d’eux des êtres avec une existence sociale réelle, une partie d’entre eux, à l’image de cette nature inquiétante qui recommence à proliférer, s’ensauvage et se coule dans la dune, dans la digue… au propre comme au figuré. Et c’est bien ce sentiment d’abandon qui prévaut dans le roman de Pascal Dessaint. Des êtres abandonnés, dans un pays abandonné et qui finissent eux aussi par baisser les bras et s’abandonner à leur tour. Et ce sont naturellement ceux qui tentent de garder encore la tête hors de l’eau ou qui n’ont pas épuisé leurs réserves d’espoirs – femmes, enfants – qui en font les frais.

Livre d’une extrême noirceur, Le chemin s’arrêtera là n’est toutefois pas dénué de poésie et même, aussi fugaces soient-elles, de quelques lueurs d’espoir. Menée avec beaucoup de sensibilité et ponctuée d’images fortes et poignantes, l’histoire qui se met en place et dont les personnages emboîtent peu à peu les pièces du puzzle qu’elle est devenue en même temps qu’explosaient ces vies que chacun d’entre eux nous conte, est saisissante. Pascal Dessaint se fait là le chantre d’un monde livré à lui-même et montre ce que personne ne veut plus voir ; ceux que l’on laisse au bord du chemin, que l’on pousse sous le tapis mais qui continuent pourtant de s’y agiter, que ce soit pour s’enfoncer un peu plus ou pour s’en extraire. Ça n’est pas toujours très joli, mais Dessaint y confère incontestablement une certaine beauté.

Pascal Dessaint, Le chemin s’arrêtera là, Rivages/Thriller, 2015.

Du même auteur sur ce blog : Le bal des frelons ; Les voies perdues ; Maintenant le mal est fait ; Les derniers jours d’un homme ; Les paupières de Lou ;

Publié dans Noir français

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jpb 23/02/2015 10:57

Je suis en train de le finir.Dessaint a su eviter 2 ecueils : le misérabilisme et l'héroisation d'un certain prolétariat qui tend à disparaître ou dont on nous fait croire qu'il a disparu.Il articule très bien les sentiments et les actions de chacun avec la nature environnante.Distille avec beaucoup de subtilité les errements de certains personnages , sans part pris.C'est noir et beau parfois.

Yan 24/02/2015 18:46

Oui, je suis d'accord. Pascal Dessaint a réussi livrer là un roman subtil et très poignant. C'est à mon sens, pour ceux que j'ai lus, un de ses meilleurs.