Les rêves de guerre, de François Médéline

Publié le par Yan

RdGÇa commence par quatre pages dans lesquelles les mots s’entrechoquent et résonnent. On est en mars 1944 et deux hommes et une femme viennent de fuir Mauthausen. Quatre pages qui frôlent l’exercice de style agaçant, le tape-à-l’œil du genre « regardez, je suis un vrai écrivain qui joue avec les mots et le rythme et qui va vous forcer, parce que vous n’avez rien compris, à dire que c’est génial ». Quatre pages d’où émerge surtout un fragment de phrase qui sauve l’ensemble et qui en est le cœur : « ils ont tué notre mort » ; quatre pages qui, surtout, vont acquérir leur sens dans les trois cent vingt suivantes.

Car de mars 1944, on passe à  novembre 1989. Là, Michel Molina, inspecteur de police lyonnais trouve dans sa boîte aux lettres deux coupures de presse. La première évoque la mort de Ben Wallace à Yvoire, sur les bords du lac Léman, assassiné en 1969 par Jean Métral. La seconde évoque la mort de Paul Wallace, frère de Ben, assassiné en novembre 1989 par un Jean Métral sorti de prison. Le lien entre les deux affaires, c’est bien sûr Molina lui-même, ami d’enfance des deux frères Wallace. Et l’inspecteur de filer avec « le Vieux », son collègue alcoolique et pêcheur amateur, à bord de la CX de ce dernier pour mettre son nez dans l’affaire et remuer le marigot d’Yvoire tout en faisant ressurgir un passé que tout le monde, lui compris, avait pourtant pris soin de bien enterrer.

S’il choisit de se situer une nouvelle fois, après La politique du tumulte, entre la fin des années quatre-vingts et le début des années quatre-vingt-dix, François Médéline change radicalement de ton. Plus intimiste au fond, Les rêves de guerre est moins un roman policier qu’un roman sur la difficulté de la résilience et le fardeau du passé familial, fut-il, ou plutôt plus encore lorsqu’il l’a été, dissimulé.

Dans une très chabrolienne petite ville tranquille des bords du Léman écrasée par le poids d’un morne hiver, de non-dits et de petits arrangements soigneusement dissimulés, Médéline, avec Molina, se plaît à faire jaillir les vérités pas bonnes à dire et à éclabousser l’hypocrite et méprisante petite bourgeoisie de province. Jouant avec la langue et les situations, alternant les souvenirs au présent et le présent au passé, faisant mener l’enquête à Molina pendant que le Vieux vide des poissons dans le bac à douche de leur chambre d’hôtel, Médéline tisse une intrigue dense et sinueuse dans laquelle le sujet de l’enquête est moins finalement le meurtre des Wallace que Molina lui-même et ce que son père mort lui a laissé en héritage.

Il ressort de tout cela l’impression pour le lecteur de ne pas avoir été ménagé, d’avoir été bousculé par un auteur qui se plaît à le déstabiliser et qui s’interroge et interroge sur le poids de l’histoire familiale et le rôle de la littérature. Si tout n’est pas toujours convaincant – l’histoire de la secte inspirée de l’Ordre du Temple Solaire ou le destin du frère Molina, par trop romanesque – et si certains passages peuvent se révéler irritants comme ces trente pages de reconstitution d’Apostrophe qui, pour amusantes qu’elles soient finissent par devenir aussi chiantes qu’une interview de Bukowski, Les rêves de guerre apparaît toutefois comme un roman audacieux et piquant qui tranche dans un paysage éditorial par trop aseptisé. Et, au moins, Médéline a quelque chose à dire et l’envie de le dire sans prendre de gants en alliant l’intelligence à la sensibilité.

François Médéline, Les rêves de guerre, La Manufacture de Livres, 2014.

Du même auteur sur ce blog : La politique du tumulte  ;

Publié dans Noir français

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Françoise 14/02/2015 13:21

Pas convaincue du tout par ces "Rêves de guerre". Curieusement, même s'il est complètement différent de "la Politique du tumulte", il me laisse la même impression : celle d'être passée à côté de quelque chose de très bien, sans savoir si ça vient de moi ou de l'auteur. Qui croirait qu'il s'agit, en réalité et pour l'avoir rencontré une fois lors d'un festival, d'un jeune homme plein d'humour ? Tant ses romans en sont dépourvus et sont même (en tout cas celui-ci) complètement désespérés. Sans doute fait-il sien l'adage selon lequel "l'humour est la politesse du désespoir", du moins dans la vie si ce n'est dans ses romans.

Enfin, il faudrait suggérer à son éditeur d'embaucher un correcteur : ça lui éviterait les fautes d'orthographe et les erreurs de pagination...

Yan 15/02/2015 20:51

Le style tout comme l'approche de l'intrigue de Médéline sont en effet très particuliers. C'est ce qui fait son originalité et sans doute aussi sa limite pour une partie du lectorat qui n'y adhère tout simplement pas. C'est comme ça. On ne peut pas tout aimer.
Quant aux corrections, c'est en effet un problème. Sans l'excuser, il est toutefois un peu plus compréhensible chez un petit éditeur indépendant comme la Manufacture que chez certains "gros" qui font des économies de bouts de chandelles.