Mémoire morte, de Donald Westlake

Publié le par Yan

memoiremorte.jpgVoilà que Rivages exhume de nouveau un inédit de Donald Westlake. Si cela ne peut que réjouir l’amateur de polar et le fan de Westlake que je suis, cela éveille aussi parfois un léger sentiment de méfiance. Parce que, souvent, ce n’est pas pour rien qu’un livre n’a jamais été publié et est resté au fond d’un tiroir. Et quand il semblerait que ce livre y soit resté depuis quelque chose comme 1963, il y a de quoi se montrer un tantinet circonspect.
Et pourtant… disons-le tout de go, l’édition de cette Mémoire morte par Rivages – et son achat par moi-même – valait assurément le coup.
Commençons par l’histoire. Paul Edwin Cole se réveille un beau jour dans un hôpital. Séduisant acteur new-yorkais en tournée dans le Midwest, il a été surpris en mauvaise posture par un mari jaloux qui lui a flanqué une belle raclée. Le problème, c’est que Paul en a perdu la mémoire. Non seulement son passé lui apparaît extrêmement flou mais, en plus, il tend aussi à oublier ce qui lui arrive dorénavant d’une semaine à l’autre, d’un jour à l’autre, voire d’un instant à l’autre. Sans famille, perdu à 1500 kilomètres de New York et sans un sou, Paul va devoir trouver un moyen de rejoindre sa ville pour essayer de retrouver son ancienne vie dont il sait de moins en moins en quoi elle a pu consister.
Le thème de l’amnésie est un classique de la littérature comme du cinéma. Le mystère des mécanismes de la mémoire, de l’absence de souvenirs à leur trop plein, a hanté l’imaginaire des auteurs, de Cervantès à Philip K. Dick en passant, pour le roman noir, par George Chesbro, Sébastien Japrisot ou William G. Tapply. Westlake n’y a donc pas échappé non plus. Et il attaque cette thématique d’une manière à la fois simple et efficace : un homme ne se souvient plus qui il est et il veut rentrer chez lui. De ce simplissime postulat de départ, Westlake tire un roman noir d’une terrible cruauté en même temps qu’une réflexion sur les rapports humains et ce qui fait notre essence.
Paul Cole, incapable de garder un souvenir précis de ce qu’il a fait ou de ce qu’il doit faire, s’étiole. Il a perdu la conscience de ses expériences qui ont fait de lui ce qu’il était, et il ne peut dorénavant se reconstruire que par le biais de la routine qui est la seule chose qui, par son aspect répétitif, peut encore s’imprimer dans sa mémoire. Dès lors, il n’est plus le même homme et tend même à se rapprocher d’un animal, dépourvu qu’il est de la conscience de soi.  Seul quelques liens ténus le rattachent à son ancienne vie : de la paperasse, quelques rencontres avec ses anciens amis qui ne le reconnaissent pas comme le Paul qu’ils ont connu et qui, effrayés par ce qu’il lui arrive, mal à l’aise face à son propre malaise, le laissent peu à peu choir. Les masques tombent et la réalité de rapports humains fondés sur une certaine superficialité et le rapport de force prend cruellement le dessus. Est-ce Paul qui se déshumanise en l’absence de souvenirs dont il pourrait tirer des leçons, où est-ce la société dans laquelle il vit dont il perçoit maintenant à quel point elle s’est déshumanisée ?
On peut légitimement se demander pourquoi ce manuscrit est si longtemps resté enfoui avant d’être réédité en 2010 par les ayants-droits de Donald Westlake. L’auteur estimait-il qu’il n’était pas assez bon ? Les éditeurs, au moment où Westlake commençait à connaître un certain succès avec ses polars humoristiques et la série des Parker, sous le pseudonyme de Stark, pensaient-ils qu’il s’éloignait trop de son domaine ? Peut-être le saura-t-on un jour.
Cela reste en tout cas pour le moment un mystère, tant l’errance kafkaïenne de cet homme à la recherche de sa vie semble être réellement un des grands romans de Westlake. Livre troublant, inquiétant, cynique et cruel, Mémoire morte n’est pas un fond de tiroir, c’est un petit joyau sur lequel on a finalement mis la main.
Donald Westlake, Mémoire morte (Memory, 2010), Rivages/Thriller, 2012. Traduit par Gérard de Chergé.

Du même auteur sur ce blog : Monstre sacré ; Histoire d'os ; Envoyez les couleurs ;

Publié dans Noir américain

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Eeguab 10/01/2013 19:22

Je suis en plein dedans et le trouve vraiment excellent.

Yan 10/01/2013 19:38



Oui, c'est un très bon livre qui méritait amplement d'être enfin édité.



Tannhauser 26/01/2012 12:40

Et pourquoi pas les trois en même temps? Les séries de Parker et Dortmnunder, mais en plus des romans noirs de ce genre un peu plus nombreux... Vu comme il était prolifique ça aurait pu être
possible, mais on ne le saura jamais. Il y a encore de bonnes surprises à venir concernant Westlake, déja l'inédit en fevrier 2012 "The comedy is finished", et Subterranean press avait publié en
2010 un volume reprenant trois polars plus ou moins érotiques écrits par Westlake et Block en 1960 (
http://www.subterraneanpress.com/Merchant2/merchant.mv?Screen=PROD&Store_Code=SP&Product_Code=block07 ) je pense que Rivages le publiera aussi.
Et pour finir, je suis tombé sur un entretien entre Donald Westlake et un jeune écrivain / bloggeur dans lequel ils reviennent sur l'ensemble de ces romans, c'est en anglais, mais c'est tellement
intéressant, je suis obligé d'en faire part :
http://dothemath.typepad.com/dtm/a-storyteller-that-got-the-details-right.html
Je lirai avec joie cette interview dans 813, on en apprend jamais assez sur Westlake... bonne journée

Yan 26/01/2012 21:23



Je vais faire un saut sur ces liens... et essayer de comprendre. Encore merci!



Jean-Marc 25/01/2012 15:08

Je le termine (ne me restent plus que quelques pages) et je suis très impressionné.

Si je n'avais pas lu les précisions ci-dessus j'aurais imaginé qu'il était resté dans les tiroirs car il ne correspondait pas à ce que Westlake écrivait habituellement ...

S'il s'agit d'un roman écrit avant que le grand Donald n'ait acquis la célébrité que l'on sait, c'est incompréhensible, une grosse erreur de jugement ?

Ceci dit, cela aurait été fort dommage de perdre Parker et Dortmunder si la carrière de Westlake avait tourné autrement.

Yan 25/01/2012 15:20



Salut Jean-Marc. Je suis heureux qu'il t'ait plu. C'est en effet impressionnant. Je prépare un article pour la revue 813 dans lequel j'évoquerai grâce aux lumières de Jeanne Guyon la drôle
d'histoire de ce livre.


Les événements sont ceux qu'ils sont et les hasards de l'histoire nous ont offerts Parker et Dortmunder. C'est en effet tant mieux pour nous.



Tannhauser 18/01/2012 20:57

Je suis un fanatique de Westlake, j'adore ses romans, sa série des Dortmunder, j'ai passé plusieurs mois sur les quais pour trouver tous ses livres épuisés en série noire ou autres, mais je crois
que j'ai tout de même une toute petite préférence pour la série des Parker..Je trouve qu'il a réussi à se renouveler encore plus avec ces romans, tout en gardant une construction relativement
identique tout au long des 24 romans, c'est une des choses que j'admire le plus chez lui. Il y a deux écrivains qui ont réussi ce tour de force : Westlake et Ed McBain.
Je me souviens moi aussi avoir mis du temps pour trouver la série complète, "L'oiseau noir" et "Signé Parker" ont été les plus difficiles à trouver..je m'étais forcé à patienter et à les lire dans
l'ordre, et je suis devenu accro dès le tout premier, je les ai déjà relu également..
"Ask the parrot" est bien l'avant-dernier, il est excellent, il fait partie d'une sorte de trilogie avec "Nobody runs forever" (a bout de course) et "Dirty money", avec un petit fil conducteur en
arrière-plan des trois histoires, un peu comme les trois premiers romans. Si Rivages décidait de lancer une collection Omnibus avec des intégrales Parker ou Dortmunder, je les achèterai direct,
soit dit en passant.
Après la rétrospective Parker si vous vous lancez dans une rétrospective 87ème District, je serai encore plus fou de votre blog !

Yan 18/01/2012 21:27



Il en va de même pour moi. J'ai incontestablement une préférence pour Parker. "L'oiseau noir" a effectivement était difficile à trouver mais plus encore "Rien dans le coffre".


Quant à McBain, la rétrospective fait partie de mes projets. Je ne sais pas encore pour quand. Mais cela va se faire. J'ai quelques Omnibus mais il m'en manque encore, en particulier ceux avec
les premiers volumes. À suivre donc. En attendant je prévois la rétro Dortmunder et celle, bien plus courte des 4 romans de Willeford mettant en scène Hoke Moseley.


Au plaisir!



Tannhauser 17/01/2012 21:14

De rien, c'est pour vous remercier de la rétrospective Parker qui me donne envie de me relire aussi tous ces romans.
Pour se laisser aller à l'uchronie, c'est clair, et vous n'êtes pas le seul. Ed Gorman disait la même chose sur son blog, il déclarait que toute la carrière de Westlake aurait été différente si ce
roman avait été publié dans les années 60, qu'il aurait été reconnu comme un grand écrivain bien plus tôt ("About the time I reached the middle of Donald Westlake's novel Memory (to be published in
March by Hard Case Crime) I started wondering what his career would have been like if this extraordinary novel had been published in its time (1963) and won the recognition and acclaim it
deserved.")

La qualité du roman est d'autant plus impressionnante quand on pense qu'il était encore plus ou moins au début de sa carrière. Enfin, voila pour les dernières petites précisions, bonne soirée

Yan 17/01/2012 22:11



Tout à fait, voilà un écrivain encore jeune avec un roman formidable. Pour peu qu'il ait alors connu un succès mérité, plus rien n'aurait été pareil. Merci encore pour ces précisions.


Quant à Parker, le fait de les relire ainsi dans l'ordre me permet de les redécouvrir complètement (j'ai mis quelques années à les réunir et les ai lu il y a quelques temps au fur et à mesure de
mes découvertes. Entre temps j'ai lu d'autres choses et mes goûts ont évolués aussi). J'ai d'ailleurs vu qu'un nouveau Parker sera édité par Rivages en mars (Demande au perroquet). Ce
sera, si je ne m'abuse, l'avant dernier.


Au plaisir d'échanger à nouveau.