Le coup du hasard, de Lawrence Block

Publié le par Yan

le-coup-du-hasard.jpgHeureuse initiative de la part de Robert Pépin que d’exhumer ce volet manquant des enquêtes de Matt Scudder, le seul à n’avoir jamais été traduit en France.

Quatrième roman mettant en scène ce détective privé sans licence enquêtant autant pour rendre service aux autres que pour se rendre service à lui-même, Le coup du hasard voit Scudder partir à la recherche du véritable assassin d’une jeune femme tuée neuf ans plutôt. Si le crime avait initialement été mis sur le compte d’un tueur en série, de nouveaux éléments semblent en effet indiquer que le meurtre de Barbara Ettinger serait le fait d’une autre personne. Refusant de vivre dans l’ignorance de l’identité de l’assassin de sa fille, Charles London demande donc à Scudder de reprendre des investigations, au risque de devoir regarder la vérité en face.

À la lecture de ce Coup du hasard, on commence par se demander pourquoi, diable, celui-ci a mystérieusement échappé jusqu’alors aux éditeurs français successifs de Lawrence Block. Car, en effet, il s’agit incontestablement de l’un des meilleurs volumes de cette série dont on peut malheureusement estimer qu’elle peine à retrouver un second souffle depuis que l’auteur a décider de faire en sorte que son personnage principal fréquente assidûment les alcooliques anonymes. Peut-être cela tient-il au fil ténu de l’intrigue et à l’aspect très introspectif d’un roman qui expose plus les états d’âme du héros que les ressorts d’une enquête qui tiennent plus du hasard, comme l’indique le titre français, et de l’opiniâtreté désespérée d’un Scudder pour qui cette enquête apparaît comme un phare ou une bouée au milieu d’une vie morne et de plus en plus vide de sens. À tel point d’ailleurs, qu’alors qu’il risque de mettre à jour des éléments embarrassant pour le père de la victime et que ce dernier lui demande de cesser ses recherches, le détective, arguant de son statut clandestin refuse fermement de lâcher une affaire qui lui maintient moralement la tête hors de l’eau :

« -Détendez-vous, repris-je. Je ne vais pas déranger les morts. Les morts s’en foutent. Vous aviez le droit de me demander d’arrêter, et moi j’ai le droit de vous envoyer au diable. Je suis un simple citoyen qui mène une enquête officieuse. Je pourrais y parvenir plus facilement avec votre aide, mais je peux aussi m’en passer.

-J’aimerais que vous laissiez tomber.

-Et moi, j’aimerais avoir votre soutien. On n’a pas toujours ce qu’on veut, ni vous, ni moi. Je suis désolé que cette affaire ne tourne pas comme vous l’auriez souhaité. J’ai bien essayé de vous prévenir que cela pouvait arriver. Mais vous avez sans doute préféré ne pas entendre. »

Âme en peine errant parmi les morts, se raccrochant tant bien que mal à la vie, Scudder mène donc inlassablement son enquête avec ses talents d’enquêteur, certes, mais aussi en fonction du hasard et de ses pérégrinations alcoolisées. Le coup du hasard met ainsi en relief un héros complexe, partagé entre une sorte de haine de soi et l’amour des autres sans jamais se départir d’un regard désabusé sur la société dans laquelle il survit (« Mais chaque fois qu’un dingue fait les gros titres, que ce soit un Égorgeur ou un Rôdeur avec pic à glace, un certains nombre de gens demandent un permis pour avoir un pistolet, un certain nombre d’autres se procurent une arme illégale. Et après, certains se saoulent et tuent leur femme. Mais apparemment, personne ne finit jamais par buter l’assassin. »).

Plus contemplatif que tourné vers l’action ou une énigme traditionnelle, on peut comprendre que le roman ait pu rebuter. Il n’en demeure pas moins que, sans peut-être atteindre la force de Huit millions de façons de mourir, le volume suivant de la série des Scudder considéré comme le chef-d’œuvre de Block par nombre de lecteurs, Le coup du hasard se révèle être un bien beau roman noir, concis et poignant, et l’on ne peut que se féliciter qu’il soit enfin disponible pour le public francophone.

Lawrence Block, Le coup du hasard (A Stab in the Dark, 1981), Calmann-Lévy, coll. Robert Pépin présente, 2013. Traduit par Alain Defossé.

Du même auteur sur ce blog : Keller en cavale ; Le pouce de l'assassin.

Publié dans Noir américain

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Serge 31 10/07/2013 22:55

Salut Yan.
Moi aussi, je suis psychorigide sur la chrono des séries, et j'assume! Sinon, pour info, Scudder devrait avoir l'an prochain les traits de Liam Neeson dans l'adaptation ciné de "La balade entre les
tombes".
Amitiés.

Yan 11/07/2013 10:13



Une info intéressante ; merci Serge. Reste à voir ce que cela pourra bien donner...


Amitiés



Jean Dewilde 10/07/2013 14:45

Bonjour Yan,

Très bonne initiative, effectivement. J'ignorais l'existence de ce titre. Je le mets dans mon fichier "Bons tuyaux polars". Amitiés. Jean.

Yan 10/07/2013 15:27



Bonjour Jean.


Il s'agit d'un très bon titre, en plus. Tu ne devrais pas être déçu.



Coccinelle 10/07/2013 10:37

Bonjour Yan,
Cet auteur me dit quelque chose, j'ai déjà dû en lire un ou deux de lui mais je ne me rappelle plus bien. Vaut-il mieux les lire dans l'ordre chronologique ?
Passe un bel été !

Yan 10/07/2013 15:29



Bonjour,


Je suis toujours favorable au fait de lire les séries dans l'ordre, mais je suis un peu psychorigide. En ce qui concerne les Matt Scudder, les derniers sont beaucoup moins bons et celui-ci, qui
peut se lire indépendamment, fait partie de la période où les romans de cette série étaient vraiment biens.


Bon été à toi aussi.