La demeure éternelle, de William Gay

Publié le par Yan

Demeure-eternelle-William-Gay.jpgDans les années 1940, dans une région reculée du Tennessee, Dallas Hardin règne par la terreur sur Mormon Springs. Après avoir fait son nid dans la demeure de Thomas Hovington, s’arrogeant son commerce d’alcool clandestin et sa femme, Hardin apparaît comme intouchable, multipliant menaces, vengeances et meurtres en toute impunité. Jusqu’à ce que le jeune Nathan Winer croise sa route et celle d’Amber, la fille de Hovington. C’est que si Nathan n’a jamais su ce qu’était devenu son père, disparu dix ans plus tôt, Hardin, lui, le sait bien, puisqu’il l’a tué de ses propres mains.

Dans ce premier roman (deuxième publié en France) William Gay joue la partition classique de la lutte du Bien contre le Mal. Sous le regard de William Tell Oliver, vieux voisin qui l’a pris sous son aile et cache bien mal ses blessures et son remord de n’avoir jamais affronté Hardin, Nathan, malgré son apparente innocence, va peu à peu prendre conscience de l’inéluctabilité du combat qui l’opposera à celui qui règne sans partage sur ce bout de Tennessee abandonné par la loi des hommes et où seule la volonté de Dieu, du diable ou de quelques forces ambivalentes de la nature (le gouffre, symbole central, qui apparaît sur le terrain de Hovington en ouverture du livre sert autant à dissimuler les méfaits qu’à les faire ressurgir) peut instaurer un certain ordre.

Une grande partie du roman, peu ou prou les deux tiers, est l’occasion pour Gay de nous montrer cet ordre des choses et de présenter une communauté profondément divisée par de vieilles rancœurs, des peurs immémoriales et, surtout, l’absence d’hommes véritables. Partis à la guerre, partis là où il y a du travail, les hommes sont absents. Ceux qui restent sont vieux, ou bien jeunes et poussant sans une réelle autorité paternelle, prêts à dévier, fascinés, à l’image de Bille-de-Pied Chessor ou de Grande-Gueule Hodges, par la violence, mal dégrossis et tournant comme des bêtes en cage dans une communauté qui, malgré la nature immense et sauvage, a l’allure d’une prison dont il est impossible de s’extraire. Quant à ceux qui sont dans la force de l’âge et sont restés, ils rivalisent de lâcheté ou se trouvent impuissants face au lourd couvercle de silence et de peur maintenu sur les lieux par Hardin :

« Et comment pourriez-vous l’empêcher d’entrer chez vous ? À moins de le tuer, comment pourriez-vous assurer l’inviolabilité de votre logis, l’intégrité de votre famille ? Les portes brûlent, les vitres fondent et s’écoulent, visqueuses et en flammes, par-dessus les rebords de fenêtres, les serrures noircissent et gisent, inidentifiables, parmi les cendres. Si vous attendez sa venue, vous pouvez vous préparer, mais il est rusé. Quand viendra-t-il ? À quelle heure du jour ou de la nuit ? Il a tout son temps, il peut se permettre de choisir son moment, et vous, le seul temps dont vous disposez, c’est l’instant de son arrivée. C’est un rancunier, la moindre contrariété le met dans des états qu’un homme ordinaire n’a jamais connu ailleurs que dans les livres. »

De cette première partie, lente, plutôt lyrique et contemplative, émerge donc le portrait peu flatteur d’une communauté en butte à la crise, à l’individualisme, à la bêtise, et animée d’une peur quasi superstitieuse profondément ancrée en elle. Nathan s’en détache à cause de sa force de caractère, de l’opiniâtreté dont il fait preuve dans son désir de pouvoir vivre tranquille et honnêtement, mais aussi par la fascination réciproque qui s’exerce entre lui et Hardin.

Aiguillonnée par l’amour que Nathan va porter à Amber après que Hardin l’a embauché chez lui, le faisant entrer dans sa vie comme pour s’assurer qu’il peut aussi mettre sous sa coupe ce jeune esprit indépendant, l’histoire s’accélère dans le dernier tiers du roman qui voit les deux hommes s’affronter enfin.

C’est finalement une histoire d’une triste banalité que conte William Gay. Mais le lyrisme, l’empathie de l’auteur pour ses personnages dont il explore toute les facettes et dont il fait ressortir toute la complexité, le voile quasi mystique dont il pare les événements, font de La demeure éternelle un roman particulièrement fascinant et attachant. Une belle réussite.

William Gay, La demeure éternelle (The Long Home, 1999), Seuil Policiers, 2012. Traduit par Jean-Paul Gratias.

Du même auteur sur ce blog : La mort au crépuscule.

Publié dans Noir américain

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Catherine 22/12/2012 14:09

Bon weekend et bon Noël !

Yan 22/12/2012 14:17



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