Aux animaux la guerre, de Nicolas Mathieu

Publié le par Yan

animaux-guerre-1546985-616x0L’usine, c’est à la fois un carcan au quotidien et la possibilité d’une certaine émancipation par le biais de la solidarité et du rapport de force, comme l’a découvert Martel, le syndicaliste du site vosgien de Velocia sous-traitant en équipement automobile.

« L’usine, c’était comme le reste, beaucoup d’efforts et pas grand-chose à faire pour inverser le cours des choses. Et là, au beau milieu, ce point de fixation, cet espace où la guerre était possible. Sans doute pas à armes égales, mais où des résistances s’organisaient, où les patrons se sentaient menacés, prenaient des soufflantes à leur tour. Et cette chose toute nouvelle, abstraite et brutale, d’une force inimaginable : le droit. Il suffisait d’en connaître un bout et les volontés adverses se brisaient net. Martel venait de découvrir les rapports de force. Avec deux articles du code du travail, on érigeait des murs, on emmerdait le monde, c’était magnifique. »

Mais cela ne fait pas pour autant manger et, si ça emmerde le monde, cela ne peut pas forcément empêcher l’inéluctable. Martel croule sous les dettes et l’usine va fermer. Déjà, avec les premiers trains de licenciements, les solidarités ouvrières ont commencé à prendre du plomb dans l’aile ; chacun essaie de garder la tête hors de l’eau comme il peut, les ouvriers en CDI n’ont que mépris pour les intérimaires et même si elle le veut, Rita, l’inspectrice du travail, ne peut pas grand-chose pour aider ces pauvres bougres qui ne vont pas tarder à pointer au chômage dans cette région déjà dévastée par la mort programmée de l’industrie. Alors le charismatique et imposant Martel a fini par se rapprocher de Bruce l’intérimaire culturiste demeuré qui lui a trouvé un boulot de videur dans des concerts. De quoi vaguement ralentir la chute mais pas l’arrêter. Alors quand Bruce fait valoir ses accointances avec les Benbareck, la grosse famille de truands du coin, Martel se dit qu’il va peut-être pouvoir emprunter de quoi se remettre à flot, même si pour cela il doit accepter d’aller enlever une jeune prostituée à Strasbourg. Un mauvais plan qui, avec l’aide de son acolyte sous cocaïne et stéroïdes, ne peut que foirer.

Roman choral qui fait la part belle aux états d’âmes de ses protagonistes, tous écrasés par le poids du marasme qui touche leurs régions, leurs familles, et plus généralement par une mondialisation aveugle qui finit par faire d’eux des animaux, Aux animaux la guerre est un premier roman ambitieux et réussi.  Ambitieux parce que Nicolas Mathieu s’attaque à un sujet dans lequel il est aisé de tomber dans la caricature et les lieux communs, réussi car l’auteur évite ces écueils en multipliant points de vue et petites histoires personnelles pour donner corps à son roman et, qui plus est, se révèle un excellent styliste à l’écriture faussement simple mais extrêmement visuelle et percutante sans pour autant être dépourvue d’une certaine poésie.

Ce faisant, il livre un roman dense mais dans lequel la tension demeure constante, les destins des personnages ne tenant constamment qu’à un fil que l’on s’attend à voir rompre à tout moment. Sous le désespoir du quotidien, l’impossibilité de briser les schémas établis qui voit les fils d’ouvriers partir inéluctablement vers des filières techniques bouchées qui leur permettront finalement de postuler pour entrer dans des usines déjà fermées, le racisme plus ou moins assumé qui fait son chemin, Nicolas Mathieu montre comment peu à peu, le libéralisme, l’incapacité des décideurs à voir plus loin que les profits immédiats et la déliquescence des solidarités ouvrières mènent à la déshumanisation.

Sans pour autant abandonner tout espoir – quelques lueurs apparaissent et donnent à croire encore en l’Homme – Mathieu pousse jusqu’au bout son jeu de massacre entre les paysages enneigés et vides des Vosges et les villes décrépies peuplées d’hôtels lépreux, de criminels sur le retour et d’une jeunesse désœuvrée. Bref, une bien belle surprise.

Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, Actes Sud, 2014.

Publié dans Noir français

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