Perdre est une question de méthode, de Santiago Gamboa

Publié le par Yan

« - Allô ? Silanpa tenait le récepteur entre le pouce et le petit doigt.

- Je sais que c’est dimanche, mais la chose est grave, admit la voix du capitaine Moya. Cinquante-cinq ans environ, empalé sur une croix sur les bords du lac Sisga, nu comme Mercure en goguette. Pas de papiers. Pas de trace de vêtements. Rien. »

D’un côté, donc, Victor Silanpa, journaliste à Bogota et accessoirement un peu détective. De l’autre le capitaine Aristophane Moya, hippopotamesque officier de police. Le premier va enquêter, le second nous raconter sa vie d’ogre se découvrant une vocation pour une carrière de policier dans laquelle, si l’on en croit sa propension à embaucher Silanpa pour travailler à sa place, il excelle beaucoup moins que dans l’ingestion de babas au rhum géants.

À partir de là, Santiago Gamboa nous délivre un roman en forme de matriochkas dans lequel chaque suspect en révèle un autre tandis que Silanpa, assisté par Emir Estupiñan, employé de bureau à la recherche de son frère disparu, tente d’identifier à la fois la victime et le mobile du crime.

Sans surprise, Perdre est une question de méthode charrie son lot de trafiquants d’émeraudes, d’avocats véreux et de politiciens corrompus trempant tous dans le même bouillon de culture. Ce qui fait sa particularité et son charme se situe ailleurs, dans la manière dont Gamboa s’attarde sur les états d’âmes de ses personnages principaux ; l’introspection de Silanpa, loser même pas magnifique handicapé par de sévères crises d’hémorroïdes et incapable d’aimer comme il le voudrait les femmes de sa vie, la quête d’Estupiñan, la confession professionalo-alimentaire de Moya… tandis que s’agitent autour d’eux les guêpes dont le seul fait de pousser un peu leur enquête a fait exploser le nid et ouvre la voie à toutes les suspicions, à toutes les trahisons et à tous les quiproquos.

Alliant une forme de mélancolie à un humour qui va de la plus parfaite ironie aux limites du grand guignol, Perdre est une question de méthode est un polar étrange qui semble utiliser des ficelles a priori usées : on pense à la Moisson rouge de Hammet, si ce n’est que la manière dont les différents partis sont ici montés les uns contre les autres relève moins de la volonté de Silanpa que de coups qu’il lance à l’aveuglette. La méthode du titre est donc de tout mettre en œuvre pour que rien ne fonctionne. Mais les chemins du hasard étant ce qu’ils sont, ils peuvent parfois mener accidentellement à une certaine forme de résolution. C’est la manière dont tout cela finit par s’emboîter et la pathétique humanité de ses personnages qui rendent la lecture du roman de Santiago Gamboa aussi plaisante.

Santiago Gamboa, Perdre est une question de méthode (Perder es cuestión de método, 1997), Éditions Métailié, 1999. Rééd. Points roman noir, 2009. Traduit par Anne-Marie Meunier.

Du même auteur sur ce blog : Des hommes en noir ;

Publié dans Noir latino-américain

Commenter cet article

christophe 08/12/2017 21:34

C'était le premier livre de Santiago Gamboa, publié chez Métailé
Tous les autres le sont, c'est homme, érudit, passionnant, envoutant, est une des plus grands plumes sud-américaines et le dernier, sorti il y a peu, est somptueux (oui, rien que ça !)