La pension de la via Saffi, de Valerio Varesi

Publié le par Yan

« Cet appartement le troublait, superposant un passé plein d’espoir et un présent de mort. Il avait du mal à croire que le même décor puisse renfermer des scénarios aussi différents. Mais toutes ces années avaient modifié ce qui, au début, paraissait intact. Et aujourd’hui, son métier le ramenait sur un lieu de sa jeunesse. Il savait qu’il ne fallait jamais revenir là où l’on avait été heureux. »

C’est en effet d’abord à son propre passé que va se confronter le commissaire Soneri en enquêtant sur le meurtre de Ghitta, vieille propriétaire d’une pension qui, des décennies durant, a accueilli des générations d’étudiants et d’étudiantes avant de devenir peu à peu un rendez-vous pour couples adultères. En cette période précédant Noël, alors que le brouillard dissimule autant le commissaire à ceux qu’il épie qu’il l’empêche de voir tout ce qui se passe et que la ville semble stagner dans ces limbes chargées de menaces et d’un passé enfoui qui ne demande qu’à ressurgir, Soneri apparaît lui-même comme un spectre. S’il se soustrait aux regards des suspects pour mieux faire la lumière sur les circonstances et surtout les raisons du meurtre d’une Ghitta qui apparaît vite comme un personnage bien moins innocent qu’il pouvait le penser, le policier ne peut échapper, en revenant ainsi sur les lieux où il a rencontré sa femme, Ada, morte quelques années plus tard, de se confronter à son propre passé, à la façon dont sa mémoire l’a poli et embelli et dont la réalité se révèle aujourd’hui plus dérangeante.

Le fleuve des brumes, qui mettait pour la première fois en France Soneri en scène, était aussi à sa manière un voyage dans le passé. Et si Soneri y apparaissait comme un personnage complexe aux réactions et aux déductions étonnantes parfois, c’est bien avec La pension de la via Saffi que le personnage se révèle réellement. Le volume précédent était axé autour d’une intrigante plutôt linéaire qui laissait peu de place au développement du portrait du commissaire, tandis que Valerio Varesi trouve ici le moyen, en déployant la toile au milieu de laquelle vivait Ghitta, de mettre en relation un certain nombre de trajectoires toutes reliées à la vieille femme parmi lesquelles Soneri est partie-prenante.

Jouant à merveille des brumes qui investissent la ville et dissimulent sa corruption sans pouvoir en voiler totalement l’odeur, Varesi joue à nouveau avec le passé, du fascisme aux années de plomb, dit combien le temps qui passe ne soigne pas forcément les vieilles blessures et dresse un portrait cruel d’une petite société gangrenée par ses vieilles rancunes et ses sales petits secrets qui ne cessent de se rappeler aux souvenirs des vivants.

Cela donne un roman d’une grande sensibilité, souvent émouvant, mais aussi cruel à sa façon et captivant dans la manière dont il est mené en prenant le temps de poser les faits et les personnages, de les creuser et d’en extraire l’essence. Là où Le fleuve des brumes apparaissait comme un roman policier assez classique et indolent, La pension de la via Saffi révèle un auteur autrement plus complexe tout en conservant cette capacité à faire sentir et ressentir ce qu’il décrit, des sentiments les plus intimes à l’odeur de l’erbazzone, en passant par le délitement d’une ville trop tournée vers son passé pour pouvoir aller de l’avant .

Valerio Varesi, La pension de la via Saffi (L’Affittacamere, 2004), Agullo, 2017. Traduit par Florence Rigollet. 314 p.

Du même auteur sur ce blog : Le fleuve des brumes ;

Publié dans Noir italien

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Jean 10/04/2017 08:13

Un excellent roman ! Que je lis en italien (même s'il est très bien traduit) et qui rend parfaitement l'ambiance de "la nebbia invernale" de la "pianura padana"...
D'une grande sensibilité ; il m'a rappelé certaines images de "Fantôme d'amour" avec Mastroianni et Romy Schneider (mais qui se passe à Pavie)...

Un bonjour de voisin, mon CP est 11800...

Yan 10/04/2017 08:39

Bonne lecture, alors ! Vous aurez donc certainement l'occasion de lire les autres volumes avant moi. Bonjour de voisin aussi, donc.