Le Retour de Ringo : Incident à Twenty-Mile, de Trevanian

Publié le par Yan

              arton27065-f2252.jpgEn 1898, à la veille d’un nouveau siècle et malgré l’extension des États-Unis à Guam, Hawaï ou Cuba, il existe encore des lieux où règne la loi de l’Ouest. Twenty-Mile, dans les montagnes du Wyoming, qui survit encore grâce aux quelques mineurs qui finissent d’exploiter un filon d’argent à quelques miles de là, n’a quant à elle pas vraiment besoin de loi pour la vingtaine d’habitants qui la peuplent encore et ne représentent pas vraiment un échantillon folichon de l’humanité ainsi que l’explique l’un d’entre eux : « Twenty-Mile est moribonde. Et ses habitants sont la lie de l’humanité : les paresseux, les poissards, les perdants, les perdus, les piteux, les péteux, les petits. Et là, je te fais que les P, nom de Dieu ! ».

                Les choses vont pourtant changer dans ce creuset d’insignifiance croupie. Avec l’arrivée d’abord d’un jeune homme, fan des aventures du Ringo Kid, qui cherche de toute évidence à la fois à gagner le respect des habitants et à fuir quelque chose, et qui s’installe dans l’ancien bureau du marshal. Avec le débarquement ensuite d’un trio de psychopathes dirigé par un repris de justice qui s’est édifié lui-même par une lecture approfondie de la littérature d’extrême-droite et qui entend bien, en attendant le retour des wagons de minerai de la mine, mettre Twenty-Mile à sa botte.

 

                Voilà un roman qui contient tous les ingrédients du western classique : un patelin paumé, un patron de saloon joueur de cartes, un vieux philosophe, des putains, une jeune fille sage au grand cœur, une autre à la cuisse légère bien moins à cheval sur les principes moraux, un étranger qui aimerait bien être un jeune premier, un révérend alcoolique, et une bande de hors-la-loi particulièrement vicieux. Trevanian, donc, reprend tous ces archétypes. Sauf qu’il ne respecte pas toujours tout à fait la recette à la lettre, y ajoutant quelques ingrédients personnels, et en fait un objet original.

                On y retrouve donc les thèmes chers à l’auteur : une misanthropie féroce, l’idée d’une Amérique qui se fonde, bien que construite par des immigrants, sur l’exclusion et le racisme, la recherche d’une certaine discipline de l’esprit. À ceci près qu’il laisse cette fois un peu plus de place à une certaine bienveillance à l’égard des personnages les plus positifs, même s’ils ne sont pas pour autant lisses.

 

                Cela donne un western cynique et sombre durant lequel la tension ne cesse de monter jusqu’au final. Il s’agit sans doute d’un des romans de Trevanian les plus aboutis, qui ne pâtit pas des baisses de rythme que l’on pouvait trouver dans La Sanction ou Shibumi. Sans doute parce qu’il est moins contemplatif et que l’action y est plus resserrée. Aussi, il y a cette formidable capacité de Trevanian à nous embringuer dans son histoire en nous laissant toujours plus ou moins croire qu’elle a vraiment eu lieu et qui est la marque d’un formidable conteur. Bref, voilà un western à la fois atypique et classique. Prenant.

 

Trevanian, Incident à Twenty-Mile, Gallmeister, 2011. Traduit par Jacques Mailhos.

 

Du même auteur sur ce blog : Shibumi

Publié dans Western et aventures

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Thierry Godefroid 19/01/2014 19:51

Twenty-Mile est le nom d'une petite ville minière, très certainement au bout de son déclin. Coincée à flanc de montagne au milieu du chemin de fer en cul de sac qui relie l'agglomération de Destiny
à la mine d'argent du filon surprise, elle compte tout au plus une quinzaine d'habitants. Qui se morfondent toute la semaine en attendant que les mineurs redescendent pour un week end de frasques
débordantes d'alcool et de sexe. Ce rythme immuable va être perturbé par la conjonction de trois événements : d'abord l'arrivée d'un jeune homme étrangement franc et serviable, armé d'une énorme
pétoire antédiluvienne ; puis celle d'un terrible psychopathe juste évadé de prison en compagnie de deux tarés à peine humains ; enfin le déchainement des éléments naturels, qui viendra modifier
pour toujours la géographie de l'endroit.

Rien ne prépare à ce que l'on va lire. Pas cette quatrième de couverture étrangement fade, qui s'achève sur un gentil slogan d'une banalité peu engageante, issu d'une critique de Newsweek. Et même
une fois dedans, la mesure du chef d'œuvre que l'on a dans les mains n'apparaît pas tout de suite. Twenty-Mile est plein de choses à la fois : un drame humain hors norme ; un western crépusculaire
et paroxystique ; une collection de personnages formidables, magnétiques, qui vous habitent encore des mois après avoir refermé le livre ; pour nous, français, une métaphore de l'Occupation, avec
ses collaborateurs plus ou moins lâches et ses résistants de l'ombre ; à la fin, une mise en perspective vertigineuse, que je ne révèlerai pas, qui fait s'interroger sur le degré de manipulation
prémédité par l'auteur ; et puis, en guise de scène finale, une promenade dans un cimetière qui vous étreint le cœur avec une intensité rare.

Twenty-Mile, c'est l'histoire d'un petit fils d'immigré serbe qui, à 17 ans, s'enfuit de chez lui après avoir assisté au tabassage à mort de sa mère par son père imprégné de whisky. C'est
l'histoire d'un p'tit gars qui rêve d'être un justicier de l'ouest, tout comme Ringo Kid, ce héros de roman à deux sous prompt à sauver les femmes, les enfants et les faibles des griffes des
prédateurs sans morale. C'est l'histoire d'un enfant trop sensible catapulté dans le monde des adultes de la façon la plus épouvantable qui soit. Un p'tit gars qui a trouvé, pour échapper à la
violence extrême des hommes, un Autre Endroit où rien ni personne ne peut l'atteindre. On ne l'oubliera pas de sitôt, Matthew Dubcheck.

On imagine le film magnifique et écrasant que les frères Coen pourraient tirer d'une pareille matière... avec, au générique, le poignant Blue Mountain (1964) de Michael Hurley.

Traduction parfaite de Jacques Mailhos, qui se fait instantanément oublier.

Marine Rose 08/11/2011 09:51


" Un western à la fois atypique et classique " : tout à fait d'accord...


Pierre FAVEROLLE 11/10/2011 20:56


Salut Yan, c'est décidé, l'année prochaine, je lirai tout Trevanian ! pour info, cette année, c'est le tour de Reed Farell Coleman !


Yan 11/10/2011 21:50



Tout Trevanian, ça va, il n'y en a pas tant que ça traduits et disponibles pour l'instant : L'Expert, La Sanction, Shibumi et Incident à Twenty-Mile. Par contre, c'est bourré de mauvais
esprit, de misanthropie et de condescendance. Tout le monde ne supporte pas. Bon ben va falloir que je finisse aussi par jeter un oeil à ce Coleman.