Que la guerre est jolie, de Christian Roux

Publié le par Yan

Sur les bords de l’Aisne, Larmon est une ancienne ville ouvrière aujourd’hui en décrépitude, à la fois trop proche et trop lointaine de Paris. Elle a son centre-ville coquet, sa cité un peu pourrie et aussi sa friche industrielle et le quartier attenant avec ses maisons ouvrières et ses petits commerces, vestiges d’un paternalisme industriel révolu. Justement, à l’époque des lofts pour classes moyennes supérieures en quête d’espace, quoi de mieux que ces maisons mitoyennes et ces corps d’usine pour faire venir quelques parisiens aisés et redynamiser la ville ? Le problème, bien entendu, c’est que des gens vivent encore dans le quartier et que, même, certains veulent continuer. Entre ceux qui y ont passé toute leur vie et comptent bien continuer et le collectif d’artistes qui a investi l’usine depuis plusieurs années, la mairie a fort à faire. C’est pour cela qu’elle s’offre en sous-main les services de Richard Deurthe, mercenaire patenté, pour forcer la main aux récalcitrants, avec un peu d’argent pour commencer, avec des moyens un peu plus coercitifs si cela ne fonctionne pas. C’est que ce projet de réhabilitation est aussi pour le maire une manière de garnir son bas de laine avant la fin de son ultime mandat.

Au milieu de tout cela, il y a Élise, véritable héroïne du roman, fille d’ouvriers qui entend faire grandir son enfant à venir ici, Squad, le musicien-DJ qui trouve dans le collectif d’artistes un assez bon moyen d’arrondir ses fins de mois en mixant et en vendant un peu de shit, Kofi et Simon, qui tiennent la cité et le trafic, Khaled, l’ancien photographe de guerre qui végète en travaillant pour la gazette locale, Brahim le SDF, Pierre et Romaine, les lycéens petits bourgeois qui s’encanaillent, Samia qui voudrait partir à Paris pour faire des études et se sent coincée ici, et même quelques barbus qui voudraient prendre la main sur le quartier que contrôlent Kofi et Simon.

Christian Roux prend donc tous ces personnages et d’autres encore, les jette dans Larmon et secoue le tout, créant un étonnant maëlstrom dans lequel tous se trouvent entraînés. Certains essaieront de se tenir la main et de s’en sortir collectivement, d’autres de sacrifier ceux qui risquent de les entraîner vers le fond et d’autres encore de profiter de toute cette agitation pour avancer leurs pions.

La force de Que la guerre est jolie tient d’abord dans l’écriture de Christian Roux ; faussement simple, elle se révèle vite très fine et permet à l’auteur non seulement de réellement incarner la ville elle-même derrière les personnages, mais aussi de faire de la plupart desdits personnages – à l’exception de deux ou trois vrais beaux salauds – des hommes et des femmes complexes et tiraillés. Entre leurs idéaux et la nécessité de vivre au jour le jour, entre leur volonté de changer les choses et de conserver leurs acquis, entre la peur qui les paralyse parfois et la révolte qui les agite… Il en ressort une comédie humaine tour à tour émouvante, pathétique ou jubilatoire jusqu’à un final qui tient de la presque parfaite chute de dominos.

C’est aussi peut-être cette fin si bien huilée qui représente la petite faiblesse du roman. Car pour en arriver là, Christian Roux doit multiplier les personnages tout au long du roman au risque d’égarer le lecteur et de ne faire de certains – comme les salafistes – que des éléments de décor manquant un peu de chair et dont l’existence ne semble tenir qu’au rôle qu’ils joueront in fine tandis que d’autres, comme Brahim et Odette ou même ce maire au cynisme achevé, auraient pu prendre plus d’ampleur.

Hors cette petite réserve sur un aspect purement formel, on doit surtout dire combien Que la guerre est jolie, roman véritablement noir, roman social, dépeint bien son époque écartelée entre un cynisme véritable, des valeurs affichées qui ne sont souvent que de carton-pâte et une révolte profonde, une envie de changer le monde qui peu parfois trouver une voie pour, si ce n’est y arriver, au moins essayer et parfois se révéler être le petit grain de sable qui vient gripper la machine. Voilà donc un roman pessimiste sur la manière dont le mode avance aujourd’hui, optimiste, au fond, sur la façon dont parfois on trouve à se serrer les coudes pour ralentir ou faire dévier cette marche forcée… bref un beau roman noir.

Christian Roux, Que la guerre est jolie, Rivages, 2018. 301 p

Publié dans Noir français

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M
Je le commence. A suivre !
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