Fais-moi danser, Beau Gosse, de Tim Gautreaux

Publié le par Yan

Premier des trois romans (à ce jour) de Tim Gautreaux, Fais-moi danser, Beau Gosse est aujourd’hui édité en France après Le dernier arbre et Nos disparus. S’il diffère de ses deux autres romans par son contexte historique, Fais-moi danser, Beau Gosse porte déjà néanmoins une bonne part des thèmes chers à Gautreaux : l’attachement à un monde qui ne finit pas de disparaître, les difficiles arrangements entre la rectitude morale que l’on voudrait avoir et la nécessité de trouver de quoi vivre, les relations entre les hommes et les femmes et, toujours, la manière dont l’ambition, quelle qu’elle soit – de partir pour s’élever ou de rester simplement pour vivre une vie sans surprises, bonnes ou mauvaises – se heurte à la réalité.

Nous sommes à Tiger Island entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Paul Thibodeaux, dit Beau Gosse, mécano surdoué et fin connaisseur de toutes les machines anciennes encore utilisées dans les chantiers navals ou l’industrie pétrolière est aussi un excellent danseur de jitterburg qui aime à finir les samedi soir par une bonne bagarre. Pas de quoi satisfaire sa femme, Colette, la plus belle fille de Tiger Island, mais aussi la plus ambitieuse. Caissière dans la banque locale, Colette est désespérée par le manque d’ambition de son époux et se sent écrasée par le poids d’une communauté isolée qui n’aspire à rien d’autre que de perpétuer un mode de vie ancestral sans se soucier du reste du monde. Frustrée, Colette s’étiole et, bien vite, en veut au monde entier de sa vie banale dans cette petite ville du bayou et en particulier à Paul, incapable de l’en sortir faute d’en avoir lui-même envie. Le divorce sera pour elle la solution. Et la fuite vers Los Angeles et ses lumières, la suite logique de cette décision. Mais la vie californienne rêvée ne tardera pas à apparaître pour ce qu’elle est vraiment, un miroir aux alouettes, et le retour au pays avec un Paul opiniâtre bien décidé à reconquérir sa femme sera bien difficile. En plein choc pétrolier, dans une Tiger Island ravagée par le chômage, il va falloir trouver d’autres moyens de subsistance et revenir aux pratiques traditionnelles, abandonner ses prétentions, ravaler sa fierté, et chasser le ragondin ou pêcher la crevette.

D’une histoire on ne peut plus simple et d’une situation de départ sans grande originalité, Tim Gautreaux tire un roman d’une grande force qui devient même dans sa seconde partie une véritable geste épique mettant en scène un peuple du bayou relevant la tête face à l’adversité et opposant au rouleau-compresseur de la crise économique et du libéralisme le plus odieux représenté ici par un salopard texan particulièrement bien campé, la solidarité de gens de peu.

Il y a surtout, déjà, dans ce premier roman de Gautreaux, de magnifiques portraits tout en nuances. Une formidable femme forte d’abord. Colette, par bien des égards antipathique dès le début révèle peu à peu sa fragilité face à un monde qu’elle a sans doute trop idéalisé et auquel elle se heurte et sa capacité à se reprendre en mains et à aller de l’avant sans se ménager. Paul ensuite, brave gars que l’on perçoit quelque peu falot face à sa femme, grand enfant incapable de saisir véritablement la frustration de son épouse et de comprendre le carcan que représente pour elle la communauté étriquée de Tiger Island, mais bien décidé à la reconquérir et à faire pour cela tous les sacrifices. Et puis il y a tous ceux qui tournent autour d’eux, les parents de l’un et de l’autre, les amis plus ou moins recommandables que Gautreaux peint avec la même précision et complexité. Certes, Tiger Island est un carcan, mais c’est aussi un cocon, un lieu où l’on s’entraide face à l’adversité du monde.  

Belle histoire d’amour, aventure parsemée de beaux moments de bravoure – un concours de tir digne d’un western, des confrontations avec des mocassins d’eau ou des alligators, une tempête biblique et des bagarres débridées –, portrait vif d’une communauté et d’un mode de vie en train de basculer dans une modernité pas toujours engageante, Fais-moi danser, Beau Gosse est un formidable roman que vient sublimer l’écriture précise et poétique de Tim Gautreaux.

« Il découvrit les plantes aux feuilles rigides qui poussaient à même le roc desséché et se demanda à quoi elles pouvaient bien servir. Il contempla les montagnes cuivrées et comprit que, sur ces vastes étendues de pierre cuite et recuite au soleil, personne n’aurait réussi à cultiver la moindre canne à sucre. Que pouvait bien chercher Colette dans ces villes séparées par plus de soixante kilomètres, sans aucun lien avec le reste du monde, hormis le train qui se faufilait entre elles telle une arrière-pensée dans la cervelle d’un lézard ? »

Tim Gautreaux, Fais-moi danser, Beau Gosse (The Next Step in the Dance, 1998), Seuil, 2016. Traduit par Marc Amfreville. 431 p.

Du même auteur sur ce blog : Le dernier arbre ; Nos disparus ;

Publié dans Littérature "blanche"

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Léa Touch Book 03/07/2016 18:17

C'est vraiment un excellent premier roman :) !!!

Sandrine 03/07/2016 13:48

Pourquoi est-ce que les éditions du Seuil n'ont pas publié ce roman en premier à ton avis ?

Yan 03/07/2016 20:01

Aucune idée. Peut-être que les deux autres leur ont semblé plus accessibles ou à tout le moins plus percutants à leur manière pour le grand public?