Requins d’eau douce, de Heinrich Steinfest

Publié le par Yan

arton28202-46d9d.jpgIl convient en premier lieu pour le chroniqueur de mettre en avant son ignorance. D’abord parce que, jusqu’alors, il pensait que la quintessence du polar germanophone résidait dans l’écriture des trépidants scénarii de l’Inspecteur Derrick. Ensuite parce que sa connaissance de l’œuvre de Wittgenstein se résume à la double page (pour moitié dessinée) qui lui est consacrée dans La planète des sages, de Jul et Charles Pépin[1].

Ces précautions préliminaires prises, intéressons-nous donc maintenant à ces Requins d’eau douce.

L’inspecteur Lukastik, de la police de Vienne, est dépêché sur une scène de crime atypique. Au sommet d’un immeuble, dans une piscine, on vent de découvrir le cadavre d’un homme dévoré en partie par un requin. Il n’y  a bien entendu pas de requin dans la piscine et l’homme semble avoir été tué ailleurs mais, selon toute probabilité, relativement près du lieu où l’on a découvert son cadavre. Il en faut cependant bien plus pour désarçonner Lukastik, admirateur du philosophe Wittgenstein en vertu de la pensée duquel il entend bien faire en sorte d’appréhender chaque problème non pas en y cherchant une quelconque logique de construction, mais en le déconstruisant tout en tenant compte des confusions apportées par l’utilisation de différents jeux de langages et leurs interprétations.

L’enquête de ce policier incestueux, misanthrope, maniaque, sûr de la supériorité de son absence de méthode de travail, a tôt fait, dans ces circonstances étranges, de prendre un tour vertigineux. Ce qui démarrait comme un roman à énigme des plus classiques  devient vite une quête, ou plutôt un cheminement erratique, vers la vérité. Car s’il se montre opiniâtre, Lukastik n’en reste pas moins un policier doté d’un niveau d’incompétence moyen, accumulant les bourdes, voire les fautes professionnelles. Entouré de collaborateurs pas plus efficaces que lui et tout aussi originaux – un médecin-légiste incapable, un spécialiste des requins qui a peur de l’eau et a même inventé une espèce de requin qui s’est finalement avérée exister réellement, un commissaire résigné, entre autres – Lukastik avance donc méthodiquement à sa manière, c’est-à-dire sans méthode. Mais il n’en demeure pas moins qu’il est, par cette singulière tournure d’esprit qui le caractérise qui le voit constamment chercher sa voie dans la Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein qui ne le quitte jamais, le seul à pouvoir en fin de compte résoudre cette affaire. Avec l’aide, d’ailleurs, d’un coupable retors qui passe une partie de son temps à le remettre sur sa piste.

C’est donc un objet original que ce roman policier empreint à la fois de philosophie et d’un humour à froid des plus réjouissants. Pas plus que Lukastik n’a besoin d’être un spécialiste des requins pour mener à bien son enquête le lecteur n’a besoin de connaître l’œuvre de Wittgenstein pour prendre plaisir à cette lecture stimulante et plaisante qui avance au rythme de la pensée de Lukastik. Pas de scènes d’actions époustouflantes, pas de tueur sadique, pas de policier surdoué, juste une écriture travaillée qui plante une ambiance hors du commun et une réalité légèrement distordue par le regard qu’y pose l’inspecteur. Requins d’eau douce ne plaira sans doute pas à tout le monde mais mérite que le lecteur curieux et désireux de sortir un peu des sentiers battus s’y attarde.

                Pour se faire une vague idée de l’objet. Un petit extrait :

                « - Voilà une idée intéressante, n’est-ce pas ? demanda Slatin.

                -Quoi donc ?

                -Que la nature imite ou caricature la fiction. Que les lions se mettent à loucher uniquement pour ressembler à Clarence. Que c’est moins l’évolution qui pousse nos amis les dauphins à se comporter avec amabilité que le désir de rendre justice à un modèle nommé Flipper. Que les chiens se montrent malins non pas parce qu’ils le sont mais à cause de tous les chiens intelligents qu’on voit au cinéma et à la télévision. Qu’en pensez-vous ? Serait-il possible du coup de voir un vrai lapin cacher des œufs ? »

Heinrich Steinfest, Requins d’eau douce (Nervöse Fische, 2004), Carnets Nord, 2011. Rééd. Folio Policier, 2011. Traduit par Corinna Gepner.

Du même auteur sur ce blog : Le onzième pion ; Le poil de la bête ;

 

[1] Jul et Charles Pépin, La planète des sages. Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies, Paris, Dargaud, 2011. Il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation traité sur le mode humoristique. On le voit donc, le chroniqueur est particulièrement incompétent en matière de philosophie wittgensteinienne.

Publié dans Noir germanique

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Claude Le Nocher 06/12/2011 20:25

Salut Yan
C'est un roman que j'ai adoré pour sa tonalité différente (puisqu'on n'ose plus utiliser le mot "originalité").
Un nouveau titre d'Heinrich Steinfest est publié début janvier : "Le onzième pion". J'espère avoir le même plaisir à le lire.
Amitiés.

Yan 06/12/2011 20:50



Salut Claude,


C'est en effet un plaisir de lire un auteur avec une voix à part. Je viens de recevoir "Le onzième pion". Il m'attend dans ma pile et j'espère prendre autant de plaisir à sa lecture qu'à celle de
"Requins d'eau douce".


Amitiés



christophe 06/12/2011 18:30

N'exagérons rien...
l'interview de Veit est en ligne, et hop
http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=interview&id=106

Yan 06/12/2011 18:38



Si, si, j'insiste. Ta modestie t'honore, petit scarabée.



christophe 04/12/2011 13:21

Tiens, pour parfaire ta culture sur le polar allemand
http://www.goethe.de/ins/fr/lp/prj/tatort/frindex.htm
et bientôt sur K-libre, une interview de Veit Heinichen, à mon humble avis un des meilleurs représentants du genre....

Yan 04/12/2011 13:42



Merci Christophe! Tu es une mine!