La nuit divisée, de Wessel Ebersohn

Publié le par Yan

arton10312-32a01.jpgCissy, quatorze ans, et son petit frère de cinq ans sont affamés depuis que leur mère n’est pas revenue à la maison. Cissy est noire et nous sommes en 1978, en Afrique du Sud. Quand elle voit cette réserve de magasin ouverte sur des boîtes de biscuits, Cissy décide de voler de quoi survivre. C’est sans compter sur la présence de Johnny Weizmann, le propriétaire, qui l’abat de deux balles dans le corps.

Quelques jours plus tard, Weizmann, à la demande du tribunal, débarque chez Yudel Gordon, psychologue. C’est que Weizmann n’en est pas à son premier meurtre mais au huitième déjà. Et ce que Yudel va apprendre, c’est que Weizmann force le hasard. Si les « cambrioleurs » se bousculent pour se faire abattre chez lui, c’est qu’il laisse volontairement la porte de sa réserve ouverte. Pourtant, il n’a jamais été sanctionné d’autre chose que d’une simple confiscation temporaire de son permis de port d’armes.

Yudel Gordon, épris de justice, va donc chercher à empêcher Weizmann de poursuivre son macabre stratagème. Mais sous le régime de l’apartheid, c’est moins après Weizmann qu’après le témoin noir du meurtre de Cissy qu’en a la police.

Aiguillé vers ce roman par Yann, de Moisson Noire, après quelques échanges sur les romanciers sud-africains, je me doutais bien que La nuit divisée ne serait pas vraiment un livre léger. Ce fut en fait une lecture glaçante. Comme avec les frères Gueorgui et Arkadi Vaïner et leur Évangile du bourreau, pour ne prendre qu’un exemple, l’immersion dans une société totalitaire menée par un écrivain qui vit dans cette société (la quatrième de couverture nous indique d’ailleurs que Wessel Ebersohn a dû, pour écrire son livre se retirer dans un lieu secret et se séparer de sa femme qui a malgré tout subi des tracasseries policières) est une expérience à la fois fascinante et éprouvante.

L’histoire de Weizmann est ici le prétexte à la dénonciation de la perversité d’un système qui, pour perdurer, doit s’en remettre aux pires sadiques. Car en 1981 (date de publication du roman), cinq ans après les émeutes de Soweto qui ont véritablement fait prendre conscience au monde de l’oppression de la population noire sud-africaine et entrainé l’embargo, le régime sud-africain a déjà du plomb dans l’aile et commence à pourrir sur pied. À l’image de Weizmann touché par une maladie qui amène ses extrémités à se gangréner. Mais avant d’agoniser, ce système va encore chercher à survivre en gagnant encore en paranoïa et en répression violente. C’est bien ce que nous propose à voir Wessel Ebersohn dans La nuit divisée, les derniers soubresauts violents d’un régime acculé qui s’abandonne encore un peu plus à ses penchants les plus sadiques.

La nuit divisée est un très beau roman noir. C’est aussi un témoignage. Un livre qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, mais qui nous aide à comprendre le monde.

Wessel Ebersohn, La nuit divisée, Crapule Productions, 1989. Rééd. Rivages/Noir, 1993. Traduit par Hélène Prouteau.

Du même auteur sur ce blog : La tuerie d'octobre ; La nuit est leur royaume ;

 

Publié dans Noir africain

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pierre bondil 23/10/2011 09:27


J'irais même plus loin, c'est un chef d'œuvre qui se situe à la hauteur de "Une saison blanche et sèche" d'André Brink. Les deux autres romans de Wessel Ebersohn publiés en France "Le Cercle fermé"
et "Coin perdu pour mourir" sont très bons aussi, mais un cran en dessous. Une grande nouvelle, Wessel Ebersohn est de retour, Rivages devrait publier ce qu'il a écrit de plus récent. J'aimerais
beaucoup en traduire d'autres... on verra bien.


Yan 23/10/2011 09:53



Salut Pierre. Voilà une bonne nouvelle, et je te souhaite de traduire cela. D'ici là je patienterai donc en lisant Le Cercle fermé et Coin perdu pour mourir.



Jean-Marc Laherrère 22/09/2011 11:44


Lecture lointaine mais qui m'a laissé un souvenir marquant, celui d'une horreur sans nom ... Wessel Ebershon est pour moi le grand auteur des derniers jours de ce régime inqualifiable.


Yan 22/09/2011 18:29



Je suis complètement d'accord avec toi. C'est un roman vraiment poignant, lucide, sans artifices.