Il était une fois dans l’Est, d’Arpád Soltész

Publié le par Yan

Toujours prêtes à se lancer à l’assaut de nouveaux territoires, et en particulier en Europe de l’Est, les éditions Agullo publient leur premier roman slovaque avec Il était une fois dans l’Est. Plus proche de Sergio Leone que du conte de fée, le livre d’Arpád Soltész offre une vision particulièrement âpre de son pays dans les années qui suivent l’effondrement du bloc communiste et les guerres qui, plus au sud, ravagent les Balkans.

Cette histoire commence avec l’enlèvement de Veronika, belle jeune fille, par deux malfrats. Les deux hommes envisagent de la revendre à un proxénète avant de s’apercevoir qu’elle n’a que 17 ans. Ils décident alors de profiter d’elle en attendant de pouvoir la céder à un kosovar qui sera moins regardant sur son âge et l’enverra dans un bordel des Balkans. Violentée, droguée, Veronika n’en arrive pas moins à échapper à ses ravisseurs. Mais après qu’elle a porté plainte, les policiers chargés de l’enquête ont tôt fait de s’apercevoir que les deux hommes qui ont enlevé Veronika bénéficient de solides protections. Aidés par un journaliste, Pavol Schlesinger, ils vont néanmoins tenter de les faire tomber ou, à tout le moins, d’aider la jeune fille à se venger.

« Une partie de cette histoire s’est vraiment produite, mais d’une autre manière. Les personnages sont fictifs.
Si vous vous êtes tout de même reconnu dans l’un d’eux, soyez raisonnable et ne l’avouez pas.
Les gens n’ont pas à savoir quel salopard vous êtes.
 »

L’avertissement qui ouvre ainsi Il était une fois dans l’Est est on ne peut plus clair : il n’y a pas grand monde à sauver parmi la profusion de personnages qui se croisent tout au long de ces presque 400 pages. Car à travers l’histoire de Veronika, Arpád Soltész fait le portrait d’une société dont la mutation tient moins du développement harmonieux que de la métastatisation. L’ère post-communiste telle que la décrit Solstész, est en effet d’abord celle du capitalisme le plus sauvage, un peu à l’image de ce que décrivait pour la Hongrie Julian Rubinstein dans La ballade du voleur au whisky, mais en plus violent encore. Sorte de pivot entre l’Est – Ukraine, Hongrie – et l’Ouest avec sa frontière autrichienne, la Slovaquie est en effet un lieu de passage privilégié pour un des trafics les plus lucratifs, celui des êtres humains. Il y a la traite, bien entendu, qu’illustre parfaitement l’histoire de Veronika, mais aussi le passage de clandestins d’Europe de l’Est ou du Moyen-Orient et l’organisation de filières de fausse immigration de Roms chargés d’aller tous les mois dans certains pays d’Europe de l’Ouest pour toucher une allocation qu’ils ramènent après et dont une partie alimente les réseaux mafieux.

Ces réseaux mafieux, ces gangs, Solstész les dépeint avec une certaine jubilation. Le premier n’est autre que l’armée et les services secrets, viennent ensuite les vrais mafieux, ukrainiens, russes, albanais, mais aussi la police et la justice. Autant dire que le citoyen pris dans un mauvais engrenage, à l’image de Veronika, est plutôt mal parti. Quant aux petites mains du trafic, comme ce contrebandier de cigarettes qui apparaît régulièrement pour se faire dépouiller, leurs rêves de grandeur se heurtent à la dure réalité : personne ici n’est censé dépasser sa condition, les dominants comme les dominés seront toujours les mêmes.

Toute une galerie de personnages hauts en couleurs mais aussi tristement réalistes viennent illustrer ces différents aspects. On les suit à travers les chapitres qui leurs sont consacrés et qui permettent par ailleurs de multiplier les points de vue sur l’histoire qui se déroule : Veronika, donc, mais aussi ses parents et sa sœur, Schlesinger, les policiers, les membres des services secrets, les mafieux, les juges et procureurs, les avocats, les Roms… prêtent tour à tour leur et leur regard à cette histoire d’apparence simple et dont on s’aperçoit qu’elle est en fait une énorme pelote de fils emmêlés. Chacun ici a une raison d’agir et si certains foncent tout droit, d’autres peuvent poursuivre plusieurs objectifs, parfois contradictoires. Ce sont des coups de billard à trois ou quatre bandes qui se mettent en place et il est bien difficile parfois de savoir qui sont les bons et qui sont les méchants… ou plutôt s’il y a vraiment des bons.

Bref, avec Il était une fois dans l’Est, les éditions Agullo nous plongent dans une histoire aussi trépidante que complexe (on vous déconseille de poser le livre en cours de lecture pour le reprendre trois jours plus tard, ça risque d’être compliqué) et, surtout, fidèles à leur ligne éditoriale, elles nous donnent à voir et à comprendre le monde dans lequel on vit.

Arpád Soltész, Il était une fois dans l’Est (Mäso – Vtedy na východe, 2017), Agullo, 2019. Traduit par Barbora Faure. 384 p.

Publié dans Noir d'Europe de l'Est

Commenter cet article

Jean Tamayo 28/10/2019 14:40

Un grand merci pour ce livre. Je viens de le lire et j'en suis fortement marqué. Parce qu'il faut le dire, c'est plus un reportage romancé qu'un ouvrage romanesque.
Par curiosité je suis allé voir ce qu'en disent les lecteurs slovaques.
C'est parait-il "Triste, drastique, effrayant et vrai. "
https://www.martinus.sk/?uItem=279295

Il me reste en tête, entre autres, le personnage du père de Nika, personnage secondaire mais tellement désespérant.

Yan 28/10/2019 14:49

Heureux qu'il vous ai plu. C'est en effet un livre d'une grande âpreté et ce d'autant plus qu'il s'inspire d'une bien triste réalité.