Sous l'aile noire des rapaces, de Pierre Siniac

Publié le par Yan

« Ils sont fous, à la Banque. On n’envoie pas un fourgon d’or sur des routes transformées en foire du Trône. »

Juin 1940 : face à l’avancée des troupes allemandes, la Banque de France transfère ses réserves d’or dans le sud. Dans l’effervescence du moment, un bordereau s’égare. Résultat : deux tonnes de barres d’or oubliées dans un coffre. Le 10 juin, alors que débute l’Exode qui jette des centaines de milliers de personnes sur les routes, la Banque de France réquisitionne dans l’urgence un fourgon blindé et une équipe de convoyeurs chargés de redescendre l’or vers Bayonne. Parmi eux, Labeyrie, un peu flambeur, âpre au gain et en cheville avec un ancien catcheur sarrois reconverti dans le braquage. C’est dire si l’affaire les tente. Un type à l’intérieur, un autre à l’extérieur… il ne reste plus qu’à monter une équipe pour organiser l’attaque au bon moment. Mais sur des routes encombrées de charrettes, de bus, de piétons, de cyclistes et autres militaires en débâcle, avec les panzers au cul et l’aviation allemande ou italienne prêtes à faire des cartons, tout ne va pas se passer comme prévu.

Folle équipée d’un attelage hétéroclite de bras cassés, de soldats devenus soldats de fortunes, de taulards évadés, de flics plus ou moins honnêtes et même d’un garde mobile patriote pris en otage, Sous l’aile noire des rapaces est un roman d’aventures sans temps morts dans lequel Pierre Siniac se livre à un véritable jeu de massacre. S’il s’attache à peindre un portrait précis de chacun de ses personnages – portrait d’ailleurs généralement assez cruel, tant aucun ne semble pouvoir trouver grâce aux yeux d’un auteur qui érige ici la misanthropie au rang d’art – Siniac se plaît aussi à les voir se faire dézinguer, et tant mieux si c’est en plus de manière un peu ridicule. Autant dire que du gang de départ qui s’étoffe au fur et à mesure de cette semaine fatale sur les routes de France, il ne restera pas forcément grand-chose au bout.

Et si Siniac n’est pas tendre avec ses personnages, il ne l’est pas non plus avec le reste de la population : bons français qui jettent des tomates sur leurs militaires en déroute avant de se plier servilement aux volontés de faux – mais très korrects – soldats allemands, soldats se rêvant en héros avant de fuir piteusement devant le moindre uniforme ennemi… tout le monde passe à la moulinette de la plume acide d’un auteur qui manie avec un plaisir évident un humour noir acerbe que vient encore rehausser une langue savoureuse.

Sous l’aile noire des rapaces a d’abord paru chez Jean-Claude Lattès en 1975 sous le titre L’or des fous. Rivages lui a offert une deuxième vie vingt ans plus tard. L’opération « Lectures sur ordonnance » lancée pour les trente ans de Rivages/Noir et qui consiste à rééditer des pépites du fonds de l’éditeur (la preuve, il y a même Florida Roadkill dans le lot) est l’occasion de donner une troisième vie à ce roman enthousiasmant et, souhaitons-le, de le faire découvrir à une nouvelle génération de lecteurs, et avec lui le reste de l’œuvre de Pierre Siniac, auteur discret qui n’a pas eu de son vivant toute la reconnaissance qu’il méritait.

Pierre Siniac, Sous l’aile noire des rapaces, Rivages/Noir, 2017. 364 p.  

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Serge 31 07/11/2017 00:38

Tout à fait d'accord: il faut redécouvrir Pierre Siniac, et la réédition de ce roman est une belle opportunité. A signaler, son adaptation BD (libre, mais respectueuse) chez Casterman, en 2015: "Comment faire fortune en juin 40" (scénario: Xavier Dorison et Fabien Nury / Dessins: Laurent Astier).
Amitiés.

Yan 07/11/2017 06:52

Merci pour l'info !