Nitro Mountain, de Lee Clay Johnson

Publié le par Yan

Bordon, patelin paumé des Appalaches, quelque part entre Kentucky, Virginie, Caroline du Nord et Tennessee, n’incarne pas vraiment le rêve américain avec sa population de vieillards et de chômeurs, ses bars miteux, ses fabricants de métamphétamine et ses mines désaffectées. C’est là que vit Leon, jeune bassiste de country qui vient tout juste de se faire larguer par sa copine, la belle Jennifer, et a dû revenir chez ses parents pour avoir un toit. C’est en tentant de trouver quelques engagements dans les bars du coin avec le groupe de bluegrass de Jones, petite célébrité locale, que Leon croise Arnett. Arnett est un peu l’archétype du plouc repris de justice camé jusqu’aux yeux. C’est aussi le nouveau copain de Jennifer.

Difficile d’aller plus loin dans le résumé de Nitro Mountain sans trop en révéler. On dira néanmoins que Lee Clay Johnson pose la situation initiale de manière très particulière, à travers les yeux d’un Leon à côté de ses pompes confronté à des personnages encore plus barrés que lui. Lee Clay Johnson joue ici avec la perception troublée de son narrateur et entraîne au passage le lecteur dans ce qui ressemble à une gueule de bois permanente. Cela lui permet de traiter un sujet auquel on est maintenant habitué, tant ce genre de roman de la cambrousse ravagée par les trafics et le chômage est à la mode, sur un ton différent et de faire véritablement ressentir au lecteur – presque physiquement – l’état de déliquescence du monde dans lequel évolue Leon. Puis, avec un sens consommé du contrepied, Johnson fait prendre une voie différente à son roman, l’accélérant et le rendant de plus en plus étouffant jusqu’à ce que ses personnages finissent de buter dans le fond du cul-de-sac dans lequel il les a précipités.   

De fait Nitro Mountain, n’est pas un roman à valeur édificatrice. On n’y trouvera pas de morale particulière et pas d’analyse politique en tant que telle non plus. Lee Clay Johnson se contente, à travers une histoire finalement assez simple banale malgré son aspect échevelé et ses personnages étonnants, de parler de la vie de quelques personnes, du quotidien bouché d’une population en partie à la dérive, de la manière dont se construit le drame banal du quotidien qui viendra alimenter quelques jours la rubrique faits-divers des journaux et un peu plus longtemps les conversations des piliers de bar. Il le fait surtout avec un style d’écriture singulier auquel la traduction de Nicolas Richard semble vraiment rendre justice, sans pathos mais pas froid ou « sec » pour autant. La crasse et la grisaille du quotidien suintent véritablement de la plume de Johnson et quelques situations particulièrement loufoques, quelques dialogues décalés, quelques coups de projecteur sur des situation a priori banales auxquelles l’auteur confèrent un statut de scènes de la comédie du quotidien viennent un peu alléger le tout.

Il ressort de tout cela un premier roman qui, s’il n’est pas dénué de menus défauts, se révèle accrocheur et ambitieux dans sa volonté de donner à la crudité du quotidien l’ampleur d’une tragédie. Autant dire qu’il s’agit là d’un roman qui mérite d’être connu.

Lee Clay Johnson, Nitro Mountain (Nitro Mountain, 2016), Fayard, 2017. Traduit par Nicolas Richard. 293 p.      

Publié dans Noir américain

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