Le livre de l’homme, de Barry Graham

Publié le par Yan

Mike Hillingworth est mort du SIDA dans le dénuement le plus total. Il a pourtant été un auteur reconnu et a même vendu des livres, à une époque. Kevin fut son ami et il revient à Glasgow sur les traces de Mike pour les besoins d’un documentaire-hommage. C’est surtout pour Kevin l’occasion de se confronter à son passé et à la manière dont son amitié avec Mike a façonné sa vie.

On s’éloigne (encore que…) du noir avec ce roman introspectif de Barry Graham qui est aussi une manière de portrait de Glasgow sous Thatcher. Les flics qui rackettent, les programmes de retour à l’emploi des chômeurs qui servent avant tout à fournir de la main d’œuvre gratuite, la chasse aux rats dans les arrière-cours, les ravages de l’héroïne… on pense nécessairement, assez souvent, à Trainspotting qu’Irvine Welsh a publié lui aussi au début des années 1990. Sauf que Kevin n’est pas Mark Renton. S’il fraye avec Mike, dont l’implication dans l’écriture le fascine et l’aide à se révéler lui-même comme un écrivain et à abandonner tout le reste pour se consacrer envers contre tout à cet art, Kevin est moins acteur qu’observateur. Et il apparaît d’ailleurs bien souvent comme un spectateur de sa propre vie dont il peine bien souvent à prendre le contrôle.

Jalonné de citations du Livre de l’homme, deuxième et dernier livre de Mike Hillington, qui ouvrent chacun des chapitres avec des sentences tour à tour émouvantes, naïves ou pompeuses, le roman de Barry Graham ne fait pas dans la dentelle côté sentiments. Oui, Kevin aimait Michael et l’admirait. Mais s’il est impitoyable avec lui-même, il l’est aussi envers son ami : « Quand il écrit, c’est un génie. Quand il réfléchit, c’est un tocard. » Et ce que nous montrent les citations du roman de Mike, c’est qu’il a décidé d’écrire ce roman en réfléchissant, laissant souvent sourdre des considérations pontifiantes sur la vie. C’est là que Barry Graham est implacable : ce qui apparaît au départ comme l’hommage d’un homme à un autre, qui a bouleversé sa vie, devient autant une magnifique histoire d’amitié qu’un portrait sans fard et parfois cruel du disparu. Kevin ne s’épargne pas et n’épargne en fait personne, avec une honnêteté confondante à travers les mots ciselés voire acérés de Graham.

L’histoire est triste, les temps et la ville évoqués sont mornes, mais l’humour, souvent cynique (« T’es accro ? / Je vois pas l’intérêt de pas l’être ») et graveleux (« Il a dit qu'il avait deux autres colocs qui ne rentreraient pas avant 4 heures du matin. "Je vais leur laisser un petit mot pour leur dire que t'es ici. Faudrait pas que tu te fasses enculer pendant ton sommeil" ») ainsi que la beauté de cette amitié compliquée et de l’amour de l’écriture, puis de son enfant, qui font se mouvoir Kevin, viennent illuminer Le livre de l’homme.  

Âprement réaliste, foncièrement sombre, Le livre de l’homme, grâce à la poésie qu'y injecte Barry Graham, par la force aussi du personnage de Kevin avançant toujours malgré tout, les épreuves, les mauvais choix, les renoncements que l’on fait par lâcheté, pour ne pas voir le monde en face, est un roman duquel on sort à la fois secoué et galvanisé. Un drôle de cocktail pour un livre tout aussi singulier.

Barry Graham, Le livre de l’homme (The Book of Man, 1995), Tusitala, 2016. Traduit par Clélia Laventure. 240 p.

Publié dans Littérature "blanche"

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