L’Empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

Publié le par Yan

« Ce qui m’a tant séduite dans le droit il y a si longtemps, c’était qu’en composant une histoire, en élaborant à partir des événements un récit structuré, il trouve un commencement, et donc une cause. Mais ce que je ne comprenais pas à l’époque, c’est que le droit ne trouve pas davantage le commencement qu’il ne trouve la vérité. Il crée une histoire. Cette histoire a un commencement. Cette histoire simplifie les choses, et cette simplification, nous l’appelons vérité. » Ce qu’écrit Alexandria Marzano-Lesnevich dans les dernières pages de son livre le on ne peut mieux. Consacré à la recherche d’une vérité sans doute inaccessible, L’Empreinte permet à l’auteur d’accéder à une autre forme de vérité, intime, en se confrontant à sa propre histoire.

Cette confrontation passe par la rencontre d’Alexandria, jeune étudiante en droit, farouchement opposée à la peine de mort, qui fait un stage dans un cabinet d’avocats de la Nouvelle-Orléans dont la spécialité est la défense de clients risquant la peine de mort. C’est la vidéo d’un interrogatoire de Ricky Langley, pédophile et meurtrier d’un enfant, qui déclenche tout. À la vision de ces images et à l’écoute des déclarations de Langley, la jeune femme estime sans ambigüité qu’il mérite de mourir. Pourtant, elle voit aussi un homme qui a lui-même été un enfant. Et c’est encore autre chose qui émerge de l’histoire de Langley : « Il est bien possible que ce que l’on voit en Ricky, dit-elle, dépende davantage de qui l’on est que de qui il est. »

Ce sont donc deux récits qui vont s’entremêler. D’une part celui de la vie de Ricky, conditionnée en partie par une absence, celle d’Oscar, le frère mort avant sa naissance. D’autre part celui de la vie d’Alexandria elle-même, marquée par l’absence d’une sœur morte, mais aussi par les violences sexuelles que son grand-père leur a fait subir, à elle et ses sœurs, et du silence que sa famille a décidé de poser sur ces faits.

À la fois narrative non-fiction à travers l’histoire reconstituée de Ricky Langley et de ses parents, et essai autobiographique qui tient certainement d’une forme de thérapie, L’Empreinte avance sur l’étroite crête qui sépare le récit intime du racolage. Son talent réside en grande partie dans sa capacité à ne pas basculer du mauvais côté. Si l’on peut parfois le craindre, Alexandria Marzano-Lesnevich prend toujours garde à s’arrêter à temps, que ce soit dans sa reconstitution du crime de Langley ou dans la manière dont elle se raconte.

Tout cela débouche sur un récit qui réussit toujours à conserver une certaine pudeur tout en disant clairement les choses, sans esquiver la confrontation avec la crudité du réel. Une réalité par ailleurs complexe dans laquelle, s’il n’est pas forcément question de pardonner, il convient de chercher des explications, non seulement aux actes des coupables, mais aussi aux défaillances de ceux qui auraient pu voir et qui ont fermé les yeux, qu’il s’agisse d’individus ou d’institutions. Recherche vouée d’avance à l’échec d’une vérité qui ne cesse de nous échapper, L’Empreinte offre une salutaire réflexion sur la complexité des comportements humains, sur la difficulté du pardon, sur la nécessité de dire pour, si ce n’est tout expliquer, au moins faire entendre la voix de chacun et briser un silence qui emprisonne.

Alexandria Marzano-Lesnevich, L’Empreinte (The Fact of a Body, a Murder and a Memoir, 2017), Sonatine, 2019. Traduit par Héloïse Esquié. 471 p.

Publié dans Essais, Noir américain

Commenter cet article

mingh 19/05/2019 15:51

C'est remarquable pour un premier roman, peut-être quelques longueurs... C'est marqué par la sincérité, c'est dur et violent. Une lecture qui ne laisse pas indemne.

Zarline 17/05/2019 19:22

Pas facile en effet de ne pas verser dans le voyeurisme ou l'éloge du meurtier avec ce genre de récit mais cela semble réussi ici . Je pourrais le laisser tenter . Ca me fait penser à Un long silence de Mikal Gilmore...