Les sables de l’Amargosa, de Claire Vaye Watkins

Publié le par Yan

Luz et Ray occupent la résidence d’une star surplombant un canyon de Los Angeles. Pendant que Luz essaye toutes les robes qu’elle trouve dans les placards et admire la bibliothèque, Ray s’occupe de choses plus prosaïques : creuser une fosse à merde et trouver ce dont ils ont besoin pour vivre ; de la nourriture et – surtout – de l’eau. Car si la star a abandonné sa luxueuse propriété, c’est que la population du sud-ouest des États-Unis est évacuée. Les ressources en eau épuisées, le désert avance. Plus qu’un désert, une énorme entité mouvante que l’on dirait mue par une volonté propre, une dune inarrêtable. Ne restent plus que quelques irréductibles, des gens effrayés par le sort réservé aux réfugiés climatiques dans un pays qui se replie sur lui-même et sur les ressources de plus en plus rares à sa disposition, et une multitude d’asociaux. C’est dans une cérémonie à mi-chemin entre la danse païenne en l’honneur d’un dieu de la pluie depuis longtemps mort et l’abrutissement collectif pour oublier ce que le monde est devenu que le couple rencontre et enlève pour l’adopter une drôle d’enfant maltraitée au corps déformé et au cerveau de bébé. Commence alors une fuite vers l’Amargosa, ce désert qui ne cesse d’avancer et qu’il va falloir traverser pour trouver un passage vers des lieux plus hospitaliers. Mais c’est sans compter sur ce et sur ceux qui peuplent cette étendue stérile.

Les sables de l’Amargosa est un roman singulier qui relève autant de la dystopie que de l’histoire d’amour et de la réflexion sur la manipulation mentale. Il serait tentant de n’y voir qu’une contre-utopie dénonçant les ravages que l’homme fait subir à la nature et il est indéniable que ce livre est aussi cela, mais il y a surtout dans le roman de Claire Vaye Watkins une dénonciation des faux prophètes et de la façon dont on fabrique et exploite des symboles.

Luz en est l’incarnation, elle dont l’image, dès sa naissance, a été exploitée comme une espèce de jalon des différentes étapes de l’effondrement de la civilisation. Connue sous le nom de « Baby Dunn », elle a rythmé la vie des Californiens durant des années (« LE GOUVERNEUR SIGNE L’ARRÊTÉ 4579 : TOUTES LES PISCINES DE CALIFORNIE DEVRONT AVOIR ÉTÉ VIDÉES AVANT QUE BABY DUNN SOIT EN ÂGE D’APPRENDRE À NAGER. » ; « LA DERNIÈRE FERME DE CENTRAL VALLEY SUCCOMBE AU SEL : BABY DUNN, 18 ANS, NE MANGERA JAMAIS PLUS DE PRODUITS CALIFORNIENS. »). Ig, l’enfant qu’elle a fait sien, devra-t-il lui aussi devenir un symbole entre les mains de Levi Zabriskie et de sa communauté de rats du désert ? Peut-on encore s’appartenir quand le monde s’effondre et que l’on n’a jamais appris à exister autrement que dans le regard des autres ? C’est aussi de cela dont parle le roman de Claire Vaye Watkins avec une plume foisonnante, tour à tour extrêmement prosaïque ou poétique mais toujours déstabilisante et d’une grande force évocatrice qui permet de pénétrer à la fois l’intimité de Luz – et dans une moindre mesure, de Ray – et ce territoire sec et mouvant écrasé de chaleur et de lumière aveuglante qui brouille la perception des personnages et du lecteur et rend la réalité tout aussi insaisissable.

Voilà un roman incontestablement original et d’une remarquable maîtrise dont la façon d’aborder avec finesse des questions complexes, sans verser dans un symbolisme lourd, n’est pas la moindre des qualités.

Claire Vaye Watkins, Les sables de l’Amargosa (Gold Fame Citrus, 2015), Albin Michel, coll. Terres d’Amérique, 2017. Traduit par Sarah Gurcel. 403 p.

 

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Simone Tremblay 29/08/2017 17:47

D'accord sur cet avis, un livre très original, une forte personnalité et une façon d'aborder les thèmes très nouvelle...enfin par rapport à ce que j'ai lu jusque là. Un livre plutôt exigeant,j'ai beaucoup aimé