Défi de l'Imaginaire

Samedi 28 avril 2012 6 28 /04 /Avr /2012 18:54

conjuration casanovaEn Sicile, des couples réunis dans une mystérieuse Abbaye de Thélème afin de suivre un rituel occulte mêlant spiritualité et sexualité sous l’égide d’un gourou qui se fait appeler Dionysos sont immolés. Seule survivante de ce massacre, Anaïs cherche à rejoindre Paris afin d’échapper aux tueurs qui la poursuivent. À Paris, justement, c’est la maîtresse du ministre de la Culture qui meurt dans des conditions étranges après un cinq à sept particulièrement échevelé. Antoine Marcas, policier franc-maçon, frère d’obédience du ministre est chargé de l’enquête et ne va pas tarder à croiser Anaïs et à relier les deux affaires.

 

Il suffit de fréquenter régulièrement les maisons de la presse et de jeter un coup d’œil, plusieurs fois par an aux couvertures des grands hebdomadaires pour percevoir combien la franc-maçonnerie peut titiller l’imaginaire des Français.

Ça tombe bien, Éric Giacometti est journaliste et a enquêté sur la franc-maçonnerie tandis que Jacques Ravenne est lui-même franc-maçon. Rien de plus normal, donc, à ce qu’ils aient choisi de mettre en scène un héros maçon et à situer leurs romans autour de cette mystérieuse confrérie et de ses possibles dérives. Leur connaissance du sujet abordé, alliée à une reprise de ces thèmes qui excitent l’imaginaire du lecteur adepte de théories du complot et autres mystères liés aux loges donnent, peut-on penser, le gage d’une certaine qualité au moins de l’intrigue et de la documentation.

Et, de fait, les auteurs mettent en avant cette érudition en joignant en fin de volume des annexes, à la manière d’un essai historique on trouvera en l’occurrence, en ce qui concerne Conjuration Casanova, un glossaire de la franc-maçonnerie et quelques explications à propos de Casanova, d’Aleister Crowley et des pratiques tantriques. Une documentation qui, indéniablement et paradoxalement,  est un moyen de venir une dernière fois aiguillonner l’imaginaire du lecteur. En mettant en avant des faits assez développés pour montrer qu’ils sont bien réels mais qui ne le sont pas non plus assez pour lever toute opacité et tout mystère, ces annexes lui laissent tout loisir pour imaginer ce qui peut se dissimuler dans ces zones d’ombres. Pour nous, cette ultime partie a aussi eu l’avantage de nous expliquer que le nom de l’Abbaye de Thélème mise en scène dans le roman et dont on se demandait pourquoi Giacometti et Ravenne avait lourdement choisi cette référence à Rabelais dans un ouvrage pas franchement axé sur l’humanisme de la Renaissance, n’était pas le fait des auteurs mais d’Aleister Crowley.

 

Mais souvenons-nous qu’avant les annexes, il y a un roman. Un roman à la structure classique dans le thriller, à savoir des chapitres courts qui multiplient les points de vue et les histoires qui vont nécessairement finir par se rencontrer et se obéissent à la règle essentielle du cliffhanger qui pousse le lecteur à tourner les pages pour savoir comment le héros va s’en sortir ou ce qu’il vient de découvrir. Faute d’être toujours original, cela a ici au moins l’avantage d’une certaine efficacité. Si l’intrigue, en elle-même, n’est au départ pas trépidante, elle est plutôt bien menée et servie par une écriture qui, au moins dans une première partie du livre, sans avoir beaucoup de relief, s’avère facile d’accès et sans fioritures excessives. Si, du moins, l’on fait abstraction d’un usage assez grossier d’accessoires censés apporter un supplément de mystère mais qui s’avèrent inutiles quand ils ne sont pas tout simplement grotesques. Ici ce sera une armure qui décore le bureau d’un médecin dans une clinique, là ce sera des portes dérobées dont on veut bien accepter l’existence une fois, même si elles se trouvent dans les toilettes et s’ouvrent grâce à un bouton dissimulé derrière la chasse d’eau, mais pas deux.  

Mais, à partir du moment où le rythme s’accélère, dans la deuxième moitié du roman grosso modo, l’écriture souffre nettement d’une tendance à la surenchère dans les scènes d’action qui virent rapidement au ridicule. Que l’on en juge avec cette scène de fusillade dans un centre commercial où les auteurs abusent des clichés et des détails dont on voudrait croire qu’ils sont humoristiques mais qui, intégrés à une œuvre qui ne se démarque pas par son second degré, apparaissent inutilement lourds :

 

« L’homme au manteau arracha une fillette avec son nounours des mains de sa mère et la colla contre sa poitrine comme un bouclier. […]

L’homme au manteau gris avançait d’un pas mécanique en tenant la petite fille comme une poupée de chiffon. Derrière eux, la mère de l’enfant hurlait de terreur.

L’inspecteur visa une des jambes du tueur et appuya sur la détente. La balle rata son but et perfora la cloison d’un étalage de confiseries. L’homme au manteau pivota et tira à bout portant sur le jeune policier.

Sa tête explosa en éclaboussant de sang la devanture du fast-food. Un éclat de cervelle gicla sur le poster d’un énorme hamburger dégoulinant de ketchup.

Le tireur ouvrit le feu sur une autre vitrine, faisant exploser le verre fumé. La balle finit sa course folle dans la poitrine d’une vendeuse. Le dément exultait.

-C’est période de soldes, profitez-en. Tous les articles sont massacrés ». [p. 258 de l’édition Pocket].

 

Bref, arrive un moment où Giacometti et Ravenne cessent de faire dans la dentelle. Cela se ressent dans l’écriture, mais aussi dans l’intrigue elle-même qui commence à suivre des circonvolutions inutiles et longues avant tout prétextes à offrir un peu de dépaysement au lecteur en le transportant de Paris à Venise en passant par Grenade. Le passage en Andalousie pendant la Semaine Sainte est avant tout prétexte à nous livrer les impressions de Marcas sur les processions et à insister sur son esprit cartésien, tandis que le fait de situer l’action finale à Venise permet bien entendu de rapprocher l’intrigue de Casanova dont c’est la ville natale et d’évoquer la Loge P2.

 

De Casanova, d’ailleurs, nous n’avons pas encore pris le temps de parler. Sans doute parce que, même si un mystérieux manuscrit inédit d’une partie de ses mémoires est au cœur de l’intrigue, il n’est lui aussi qu’un prétexte. L’évocation de l’aventurier libertin vient ici renforcer l’arrière-fond érotique et historique du roman, marqueur obligé de ce type de thriller à tendance ésotérique, mais seulement d’une manière qui apparait comme anecdotique malgré l’insertion régulière de chapitres qui reprennent le texte de ce manuscrit inédit (avec, d’ailleurs, un style assez peu crédible).

 

L’impression qui prédomine en fin de compte est que Giacometti et Ravenne ont voulu courir tant de lièvres à la fois qu’ils ont fini par tous les perdre. On n’en apprendra pas beaucoup sur la franc-maçonnerie, moins encore sur ces questions de tantrisme tant les explications fournies sont nébuleuses, et ce sont les annexes qui nous en disent le plus sur Casanova et Aleister Crowley. De la même manière, l’idée de donner un rôle prégnant à des personnages féminins positifs et négatifs était sans doute bonne, mais jamais les auteurs n’arrivent vraiment à s’extraire des archétypes et à camper des personnages dont on n’aurait pas l’impression qu’ils manquent de chair et qu’ils sont bêtes à manger du foin tant ils agissent à l’encontre du bon sens. C’est là quelque chose de valable aussi pour les autres personnages, bien trop caricaturaux, de Marcas, le maçon « éclairé » au très méchant Œdipe (oui, la symbolique est parfois très appuyée… on l’a compris il a tué son père, mais on ne sait pas trop où il en est avec sa mère).

Le fond est sacrifié à la forme jusqu’au bout de la désormais inévitable cascade de rebondissements finaux. Et l’on ne peut que conclure en citant le roman. Alors que l’on approche de la conclusion, une émission télévisée fait le point sur la tragique affaire, donnant lieu à cette formidable mise en abyme :

 

« Du sexe, de l’ésotérisme, des francs-maçons, un ministre dans un asile. De quoi faire un bon prime-time pourtant ! Dommage qu’il n’existe aucune image des pratiques de la loge Casanova. Enfin… Merci encore d’être venue ». [p. 406].

 

Éric Giacometti et Jacques Ravenne, Conjuration Casanova, Fleuve Noir, 2006. Rééd. Pocket, 2007.

 

Chronique réalisée dans le cadre du Défi de l’Imaginaire.

Par Yan - Publié dans : Défi de l'Imaginaire - Communauté : Culture Polar
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Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 19:57

cicatrice.jpgQuatrième épisode du Défi de l'Imaginaire pour moi. Pas le plus haletant. Loin s'en faut.

 

Un beau matin, un scénariste entre dans le bureau de Cécilia Rhodes, directrice d’une société de production, pour se défenestrer sous son regard impavide. C’est que Rhodes, véritable succube, presse ses collaborateurs comme des citrons, s’accapare leur travail et les pousse à bout. Peut-être même fait-elle plus que ça. C’est en tout cas ce que soupçonne le commissaire Artus Milot, persuadé que Cécilia Rhodes a tué, il y a plus de vingt ans, la talentueuse scénariste Lucie Drax.

 

Voilà donc pour le début de l’histoire. Car, bien entendu, ce n’est qu’un début. Bien vite d’autres personnages vont venir se greffer à l’intrigue : Kino, le secrétaire de Cécilia Rhodes, Charlie Kessel, l’écrivain en mal de lecteurs qui se trouve happé par Rhodes qui lui propose d’écrire un scénario, Leslie la coéquipière et maîtresse de Milot, Hudelot le flic fasciste et nécrophile, Willy Tampa le régisseur au cœur brisé…

Autant de personnages dont on se doute bien qu’ils vont tous être amenés à se croiser ou à se heurter à un moment donné et qui, tous, portent un poids : le poids d’un drame ancien, d’une vie ratée, d’un amour déçu… Seulement, et c’est là un des grands problèmes de ce roman, leurs actions, déterminées par ces poids apparaissent souvent complètement démesurées en regard du préjudice ou du traumatisme qu’ils estiment avoir subi. Il n’y a alors que deux solutions envisageables : soit Laurent Scalese a décidé de ne créer que des personnages de psychopathes, soit il n’a pas réussit à les peindre d’une manière suffisamment convaincante pour expliquer leurs comportements.

Charlie Kessel est sans doute celui pour lequel ce défaut se fait le plus ressentir. Écrivain raté, il vit aux crochets de sa compagne qui a de plus en plus de mal à le supporter. Contacté par Cécilia Rhodes, il pense que ses problèmes touchent à leur fin, si ce n’est qu’il continue de négliger son amie pour se consacrer entièrement à l’écriture d’un scénario sous la houlette de la tyrannique productrice. Voyant son travail dénigré, il se met à assassiner un homme pour savoir ce que l’on ressent dans ce genre de moment et balance le chat de sa copine dans le sèche-linge. En l’espace de quelques jours, l’écrivain un peu fat est devenu un serial-killer en puissance. Comme ça.

Et l’on a l’impression que l’auteur lui-même peine à expliquer cette transformation brutale : « Tandis qu’il rabattait le couvercle, le sang-froid avec lequel il avait abattu Bale et tué Linus lui apparut monstrueux. Comment avait-il pu changer à ce point en si peu de temps ? Les événements des dernières semaines avaient-ils réveillé en lui des pulsions meurtrières en sommeil ? Il chassa de son esprit ce maudit sentiment de culpabilité puis quitta le sous-sol » (p.182 de l’édition Pocket).

C’est un peu vite expédié et, malheureusement, il en sera de même pour la plupart des personnages, y compris pour Cécilia Rhodes qui est sans doute le plus fouillé d’entre eux mais dont on peine à comprendre le comportement jusqu’à la toute fin du livre, après le énième rebondissement final, tant toutes les explications visant à justifier sa manière d’être semblent bien courtes. À moins bien sûr – et l’on est tenté de le voir ainsi – que Cécilia soit une incarnation du mal absolu. Le titre du livre est d’ailleurs éloquent puisque La cicatrice du diable, c’est bien entendu la cicatrice que porte Cécilia. Le mal absolu donc, mais entouré d’un paquet de seconds couteaux qui ne sont pas piqués des vers eux non plus et qui se révèlent vraiment dans le dernier tiers du livre.

 

Et l’on touche là à une autre faiblesse. Les deux premiers tiers du livre (soit 200 pages en version Pocket) avancent à un rythme très lent sensé poser le décor et les personnages et faire monter la tension. Toutefois, le fait est que les personnages restent juste esquissés et que le décor se limite à une description acerbe du milieu de la production télévisuelle peuplée d’égocentriques qui ne pensent qu’à se mettre des bâtons dans les roues, et à celle de la vie de famille chaotique de Keller et de Milot. Si Laurent Scalese a de toute évidence voulu dégager son écriture des fioritures que l’on trouve trop souvent dans les romans français (en particulière les métaphores et comparaisons lourdes voire lourdingues), et y est arrivé, c’est pour aboutir à une écriture qui se veut sans doute d’une froideur clinique mais qui apparaît surtout bien plate. On ne trouve finalement rien de bien original dans ces deux cents premières pages dans lesquelles l’intrigue avance bien lentement, pour peu qu’elle avance d’ailleurs, puisque Milot n’enquête pas vraiment, Cécilia Rhodes est toujours aussi méchante et Keller essaie de voir s’il peut tuer des gens sans que cela semble déranger grand monde.

 

Ce vide dans l’arrière-plan du roman, comme si les personnages créés ex-nihilo, évoluaient devant une toile blanche, est d’autant plus gênant que, jamais le lecteur ne se trouve en capacité d’imaginer quoi que ce soit : on lui présente des personnages et des situations en carton pâte, sans vie, et on ne lui laisse pas un indice qui lui permette réellement d’exciter son imagination pour démêler un quelconque écheveau. Les scènes de sexes qui ponctuent le tout, qui ne laissent d’ailleurs rien à l’imagination puisqu’elles sont très explicites et ne sont là que pour montrer les rapports entre dominants et dominés, ne parviennent pas non plus à donner du sel à ce départ laborieux dans lequel l’imaginaire – puisque, rappelons-le, c’est de cela dont on parle sur ce site – semble se limiter aux noms étonnants des personnages (Lucie Drax, Cécilia Rhodes, Willy Tampa… autant de patronymes tout droit sortis du générique d’un film pornographique).

 

C’est en fait dans les cent dernières pages que tout s’accélère. Le lecteur frustré par la longueur de l’exposition de l’intrigue va alors avoir droit à une débauche de scènes violentes censées relancer l’action et, bien entendu, éclairer enfin les motivations des personnages : meurtre de prostituée, viols, femme battue, nécrophilie, assassinat d’enfants… Laurent Scalese, pour une raison mystérieuse, peut-être un oubli, n’évite finalement que la scène zoophile (compensée néanmoins par le meurtre du chat). Loin de nous l’idée de jouer la vertu outragée : certes, la violence est inhérente au genre et a son rôle à jouer dans l’intrigue. Le problème ici, c’est qu’elle est bien souvent gratuite, n’apportant pas grand ‘chose à l’histoire et même, devient parfois tellement outrancière qu’elle en devient risible. La scène essentielle du viol de Cécilia Rhodes, par exemple, qui devrait nous éclairer sur sa personnalité et, partant, sur l’intrigue elle-même, est tellement tirée par les cheveux, gratuite et dénuée de logique (des ouvriers décident en débauchant d’agresser une mère de famille en voiture en lui jetant un cocktail molotov depuis leur camionnette avant de la violer devant ses enfants et de tuer ces derniers parce qu’elle s’enfuie) qu’elle en acquiert un potentiel comique indéniable, un peu à la manière d’un vieux slasher de série Z. C’est là un aspect d’autant plus gênant que le tout est saupoudré de quelques digressions sur des considérations politiques, en particulier une dénonciation du racisme par le biais de l’exposé des griefs de Hudelot vis-à-vis des étrangers, qui tombent souvent comme autant de cheveux sur la soupe, comme si l’auteur avait voulu ajouter un semblant de fond.

 

En fin de compte, le lecteur est dépossédé de l’histoire, ne peut se l’accaparer. Car le manque de cohérence, les éléments qui se révèlent d’eux-mêmes au fur et a mesure l’empêchent d’être un tant soi peu l’acteur de sa lecture. Tant et si bien que les traditionnels rebondissements finaux qui se succèdent sur les dernières pages n’ont finalement que peu d’impact et donnent surtout l’impression de venir encore charger un peu plus la mule.

La cicatrice du diable laisse un goût d’inachevé, l’impression d’avoir lu une esquisse de scénario, une suite de scènes pas forcément logique, un spectacle grand’guignolesque clés en main qui ne laisse finalement au lecteur que peu de possibilités de faire travailler sa propre imagination. Mais peut-être est-ce tout ce que l’on demande à ce genre de roman ?

 

Laurent Scales, La cicatrice du diable, Belfond, 2009. Rééd. Pocket, 2011.

 

L'ensemble des chroniques sur le site du Défi de l'Imaginaire.

Par Yan - Publié dans : Défi de l'Imaginaire - Communauté : Culture Polar
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Vendredi 23 décembre 2011 5 23 /12 /Déc /2011 22:29

af129a42.jpgCélébrons un peu l’esprit de Noël. Ceux d’entre vous qui ont eu la saine idée de ne pas s’inscrire sur Facebook ont peut-être échappé en grande partie aux débats qui y agitent depuis quelques semaines le landerneau polardeux. Comme souvent sur les réseaux sociaux, le point de départ est relativement insignifiant. Comme souvent aussi, le débat a profité de la capacité de résonnance dudit réseau pour prendre des proportions assez importantes. D’abord amusant, il est devenu ensuite assommant, puis inquiétant avant de tourner récemment à la psychose et de se faire malsain.

 

Résumons. Sur le modèle de nombreux défis de lectures sur internet s’est formé, il y a quelques mois, le Défi de l’Imaginaire consistant pour les participants à lire puis à chroniquer sur un blog dédié un livre de chacun des dix auteurs de la Ligue de l’Imaginaire. Je ne reviendrai pas sur les motivations de ce défi ni sur les explications à propos de la Ligue de l’Imaginaire et vous renvoie donc, pour plus de renseignements, à l’article concernant ma première chronique dans le cadre que vous trouverez ici et, bien entendu, sur le site du Défi où vous trouverez des informations sur le Défi lui-même et sur les participants.

 

Ceux qui ont choisi de se lancer dans ce défi, à commencer par moi, se doutaient bien qu’il ne plairait pas à tous le monde. Ils étaient loin d’imaginer à quel point (ils n’avaient sans doute pas assez confiance dans la force de l’Imaginaire).

Pour résumer : certains auteurs ont pris ombrage des premières critiques (argumentées point par point) négatives et y ont vu une entreprise de démolissage. Ils ont appelé l’attention de leurs fans présents sur Facebook. Cela a donné lieu à une mobilisation d’une intensité jamais vue depuis le tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est.

On a ainsi vu s’instaurer sur le groupe L’Instant Polar un long et même très long (plus de 300 commentaires en deux ou trois jours) dialogue de sourds entre certains participants aux Défi et certains auteurs et leurs fans. Puis, doucement, cela a débordé. Il y avait déjà eu lors de ce débat quelques noms d’oiseaux et menaces physiques envers les blogueurs iconoclastes et leurs alliés. Puis certains blogueurs extérieurs au Défi ont reçu un message leur expliquant que le Défi en question était une attaque inique contre les auteurs de la Ligue de l’Imaginaire et les invitant à faire un saut sur le blog du Défi pour s’en faire une idée. Message un petit peu orienté puisqu’il explique que ce Défi est le fait d’intégristes du polar.

Hasard du calendrier ? Le 19 décembre le forum Pol’art noir qui a le malheur d’accueillir –entre autres – des participants au Défi (dont un nommément désigné dans le message évoqué ci-dessus envoyés à certains blogueurs) est piraté et en partie détruit. Depuis, certains membres du Défi reçoivent des messages anonymes de menaces. Si la piste des orphelins de Kim Jong-il n’est pas écartée (pas plus d’ailleurs que celle d’un regain de vigueur d’un ou plusieurs nostalgiques de la joyeuse époque du Maréchal), vous avouerez qu’il y a de quoi se poser des questions et être conforté dans sa misanthropie.

 

Plus que ça, finalement, qui s’avère affligeant, bas et mesquin mais qui relève plus de la psychiatrie que de l’exercice de l’esprit critique, c’est la tâche d’huile que font ces événements qui me fait m’interroger moi-même sur ma pratique de la critique.

En effet, à la suite des débats facebookiens ou de certains articles de blogueurs, je vois fleurir un peu partout sur  Facebook des arguments et des professions de foi qui n’en finissent pas de me laisser dubitatif.  

Les arguments d’abord. Ils sont assez basiques.

Les gens qui écrivent des critiques négatives sont des écrivains ratés motivés par la jalousie du succès des membres de la Ligue de l’Imaginaire. Deux écrivains (peut-être ratés, allez savoir, du moins si l’ont s’attarde seulement sur les chiffres de vente) participent au Défi… sur un total de neuf participants. L’argument a donc tôt fait de s’écrouler.

Vient alors le deuxième argument imparable : on ne peut pas critiquer négativement un livre si on n’en a pas écrit un soi-même. Je me contente de remarquer que le diplôme d’écrivain patenté n’est pas exigé pour écrire une critique positive et que, par extension, on peut aussi expliquer de la même manière que l’on ne peut pas dire que son boulanger fait un pain trop cuit si l’on n’a soi-même jamais fait de pain.

Autre argument de poids : critiquer négativement un roman c’est insulter l’auteur et –surtout – ses lecteurs. Comme je suis très méchant, je ricane. Parce que moi aussi je lis et apprécie des romans ou des films que certains – moi compris parfois – considèrent comme médiocres. Je prends plaisir à lire les thrillers de Jonathan Kellerman. Je sais qu’ils sont écrits à la chaîne, dotés d’une écriture fadasse, sans grande originalité, bourrés de ficelles que l’on voit à trois kilomètres… mais ils me détendent et je m’en contente. Que l’on vienne me le dire ne me fait pas forcément me sentir agressé. J’estime que Tim Dorsey est un génie incompris. Certains viennent me dire que c’est un type qui écrit mal des romans foutraques. J’en discute avec eux, avance mes arguments pendant qu’ils avancent les leurs et on arrive à en sortir bons copains, sans que j’ai l’impression que l’on m’a pris pour un abruti.

Enfin arrive l’argument massue : c’est un projet monté par des « polardeux » contre le thriller. Comme je suis décidément très méchant, je ricane un peu plus. J’aime le roman noir. C’est, dira-t-on, mon genre de prédilection. J’aime aussi le thriller. Il m’arrive de critiquer négativement un polar ou un roman noir (ce fut le cas il y peu de Punch Créole, d’Elmore Leonard ou de La dame, de Richard Stark). Je fais aussi parfois de bonnes critiques de thrillers (Les marécages, de Joe Lansdale ou, récemment dans le cadre du Défi, La chambre des morts de Franck Thilliez). Et je crois que c’est le cas de l’ensemble des participants au Défi.

 

Passons maintenant aux professions de foi. Nombre de blogueurs s’insurgent à mots plus ou moins voilés contre le Défi en expliquant qu’il ne faudrait critiquer que ce que l’on aime.

Je respecte tout à fait ce choix. Je comprends que l’on ne veuille pas créer de conflit. Mais je crois aussi que le fait de sous-entendre que ceux qui ont choisi de faire aussi des critiques négatives ont basculé du côté obscur, c’est aller un peu vite en besogne.

Comme tout blogueur, je reçois certains services de presse. Dois-je, pour préserver cette manne, refuser d’en faire une critique négative ? Je me suis bien entendu posé la question. Et j’ai choisi de critiquer tout ce que je lirai. En bien ou en mal. Que je l’ai acheté ou que je l’ai reçu de l’éditeur. Libre ensuite à l’éditeur mécontent de cesser de m’envoyer ses livres. Je prends d’ailleurs la précaution, lorsqu’un éditeur me propose des services de presse, de le lui expliquer. Je m’aperçois à l’usage que c’est une pratique relativement bien acceptée et que, même, cela peu créer un dialogue intéressant avec certains auteurs qui estiment qu’il y du positif à tirer d’une critique négative.

 

Bien sûr, la question des services de presse est généralement éludée et l’on met plutôt en avant d’autres principes, plus moraux.

 

Pourquoi perdre du temps à critiquer des livres que l’on n’a pas aimé ? Parce qu’on les a lus. Tout simplement. Je suis d’un naturel curieux. J’ai plutôt tendance à me diriger vers des livres qui sont plus susceptibles de me plaire, bien entendu, mais j’aime aussi à faire des découvertes et à me forcer à lire des livres qui, a priori, ne m’attirent pas, dans l’espoir de faire une rencontre intéressante. Parfois ces espoirs sont déçus. Parfois pas. Je suis heureux d’avoir découvert ainsi Thierry Marignac (que je n’avais pas envie de lire après certains messages de sa part), Eric Miles Williamson ou, donc, Franck Thilliez.

Le problème de la critique uniquement positive, à mon sens, c’est qu’elle entraîne un nivellement qui ne sert pas la littérature. En fin de compte, on en arrive à croire que tout se vaut. Que n’importe quel auteur qui débarque fait jeu égal avec Donald Westlake, Dashiell Hammet et Paco Taïbo, qu’il y a au moins 365 polars formidables, excellents ou révolutionnaires qui sortent tous les ans.

C’est tout simplement faux. Il y a tous les ans pas mal de bons romans qui sortent. Beaucoup de mauvais aussi. Et relativement peu qui touchent à l’excellence. Il n’est certes pas interdit de s’enthousiasmer pour un jeune auteur, et il est salutaire de le faire quand on fonde de grands espoirs sur sa production prochaine. Mais doit-on pour autant nier les faiblesses de son roman s’il y en a (et il y en a souvent) ? Doit-on aussi automatiquement aimer le nouveau roman de celui dont on avait aimé l’ouvrage précédent ? Je n’en suis pas sûr non plus.

 

J’ai créé ce blog pour partager mes impressions de lectures. Mes coups de cœurs mais aussi mes déceptions. Pour dialoguer, en bonne intelligence et respectueusement. C’est aussi comme cela que j’aborde le Défi. Je ne l’ai pas fait pour décrocher un prix de bonne camaraderie ou pour me faire des amis chez les auteurs. J’aime discuter de leurs livres avec les auteurs et aussi d’autres choses parfois. Mais, lorsque je lis un roman, c’est le roman qui m’intéresse et pas l’auteur. C’est ainsi.

 

Voilà un billet bien long mais qu’il me fallait écrire. Parce que les débats sans fin et surtout sans fond actuels m’irritent et parce que je trouve qu’il est bon de mettre parfois les choses au clair. Vous qui lisez ce blog savez maintenant dans quel état d’esprit il est rédigé. Je n’estime pas détenir la vérité et je pense que la plupart de mes visiteurs ont tout à fait conscience de ce que je n’exprime que mon avis.

Je n’ai pas non plus envie de m’abaisser au classique « Les goûts et les couleurs… ». Parce que je crois que l’on peut avoir des goûts merdiques. La preuve, c’est que j’en ai moi-même (j’adore les films de Terence Hill et Bud Spencer). Parce que tout ne se vaut pas. Parce qu’un repas chez Mc Do, ne vaut pas un repas chez El Bulli. Même si l’on n’aime pas la cuisine moléculaire et que l’on adore manger un big mac, il faut bien en convenir.

 

Sur ce, je vous souhaite tout de même un Joyeux Noël et vous rappelle que, au fond, tout ceci n’est que littérature.

 

Yan

Par Yan - Publié dans : Défi de l'Imaginaire - Communauté : Culture Polar
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Samedi 17 décembre 2011 6 17 /12 /Déc /2011 13:25

         

ChambreDesMorts.jpg

                  Troisième lecture dans le cadre du Défi de l'Imaginaire.

 

         Licenciés par leur entreprise, Vigo et Sylvain, ingénieurs informatiques, vandalisent ses locaux pendant la nuit. Sur le chemin du retour, grisé par ce coup de main réussi, encore chargé d’adrénaline, Vigo décide de faire un détour par un champ d’éoliennes afin de pousser un peu sa voiture, tous feux éteints, sur une longue ligne droite déserte. C’est là que survient l’accident. Les deux amis viennent de faucher un homme seul. Près du corps, une mallette contenant deux millions d’euros. Une véritable manne tombée du ciel alors que les difficultés financières s’accumulent pour Vigo comme pour Sylvain. Le cadavre est donc vite dissimulé et l’argent embarqué.

           Sauf que rien n’est jamais simple : l’homme mort apportait une rançon aux ravisseurs de sa fille. L’enfant est assassinée et la pomme de la discorde solidement installée entre Vigo et Sylvain. Surtout, le meurtrier entend bien récupérer son argent et les enlèvements continuent.

 

           Après la lecture de Monster, de Patrick Bauwen, et de Carnages, de Maxime Chattam, nous continuons donc dans le thriller  (rappelons que les auteurs de la Ligue de l’Imaginaire n’en écrivent pas tous et touchent aussi au polar historique, au polar ésotérique, à la fantasy ou encore à la science-fiction ou à la fable philosophique pour Bernard Werber).

           À la différence de ces ouvrages de Bauwen et Chattam, le roman de Franck Thilliez se déroule en France, et plus particulièrement dans le Nord-Pas-de-Calais où il vit. Ce choix lui permet d’ancrer son histoire dans une réalité bien plus palpable pour le lecteur français, et que l’auteur lui-même connaît intimement. C’est ce qui permet de donner une véritable chair aux personnages, mais aussi au décor. Ce faisant, en mettant en avant le contexte social particulièrement dramatique de cette région, et en peignant une atmosphère glaciale et sombre (l’action se déroule en hiver, aux alentours de Noël), Thilliez crée une ambiance pesante. Certes la figure imposée du tueur en série truste une grande partie de l’intrigue, mais la fragilité des hommes et des femmes face à une société en crise crée une trame de fond assez solide.

        Le choix des personnages principaux participe de ce mouvement. On aurait pu s’attendre à une de ces très classiques visions du Nord dans lesquelles les médias à sensation se complaisent : alcoolisme dans les milieux ouvriers et leurs corollaires que sont abus sexuels, inceste… Au lieu de cela, Thilliez nous confronte pour commencer à deux chômeurs qui sont des ingénieurs informatiques, a priori équilibrés, amateurs d’échecs. L’un est un père de famille attentionné, l’autre un célibataire issu d’une famille ouvrière d’origine polonaise qui a de toute évidence beaucoup misé sur l’école publique et a réussit à faire que ses enfants s’extraient de ce milieu (Vigo, donc, est ingénieur, et son frère travaille dans la police scientifique). Ce sont leurs choix, leurs états d’âmes ou leurs rêvent qui détermineront leur parcours dans ce roman et les feront basculer ou pas du côté du mal.

            Le héros du roman coupe aussi en partie aux clichés. Thilliez nous épargne le classique flic alcoolique et viril. Lucie Henebelle n’a rien d’un superflic. Brigadière, mère célibataire, elle se consacre sans compter à son travail et apparaît comme un personnage équilibré intégré à une équipe qui n’a certes pas beaucoup de considération à son égard mais sait tout de même reconnaître ses mérites.

            Du côté du méchant, les choses sont un peu plus compliquées et, sans trop en révéler, on peut dire que là encore, Thilliez cherche à sortir des sentiers battus en en confiant le rôle à une femme avec, toujours, le désir de nuancer le personnage. Si elle est clairement malfaisante, elle obéit toutefois en partie à une logique qui n’a pas complètement à voir avec ce « mal absolu » qui hante moult thriller.

 

            Ces éléments posés, parlons de la narration. Nos deux lectures précédentes se sont, en la matière, révélées extrêmement décevantes. On retrouve dans La chambre des morts des défauts dont on va finir par penser qu’ils sont inhérents à une grande partie du thriller français, en particulier l’usage de métaphores et de comparaisons qui apparaissent souvent pesantes (« Il régnait dans l’antre de chlorophylle une atmosphère de film à carnage », p.28[1]) ou enrobées d’un lexique difficilement compréhensible mais qui laissent transparaître une connotation de littérature fantastique ou d’horreur (« Le pandémonium avait rouvert les portes de sa cité infernale », p.269). Elles s’avèrent souvent agaçantes et parasitent parfois la lecture mais demeurent ici supportables, parce qu’elles ne s’accumulent pas d’une part, et en raison par ailleurs du rythme haletant qu’instille Thilliez à son roman dans lequel il démontre de réelles aptitudes dans l’art du « page-turning », pour oser un néologisme barbare.

 

           Quelle place toutefois, dans tout cela, pour l’Imaginaire ? Ancré dans une réalité sociale, économique, géographique par un auteur qui apparaît d’évidence soucieux  de véracité scientifique, le roman peut paraître – si ce n’est pas le simple fait qu’il s’agit d’une fiction – bien loin de cet Imaginaire revendiqué. Il est pourtant là, un peu partout, en filigrane, dans l’utilisation de peurs solidement ancrées dans l’imaginaire collectif  (loup, croquemitaine…) et d’une manière plutôt efficace puisque Thilliez, malgré les métaphores parfois lourdes évoquées plus haut, laisse une certaine latitude à l’imagination du lecteur en suggérant plus qu’en décrivant les scènes d’horreur.

 

             On regrettera la règle trop établie dans ce genre de romans des multiples twists finaux qui n’apportent finalement pas grand-chose à l’histoire et qui, pour certains lecteurs, peuvent même gâcher en partie le plaisir de la lecture au même titre que de trop grosses ficelles utilisées dans certains thrillers pour faire avancer l’enquête.

             La chambre des morts est toutefois un roman réussi dans l’ensemble. Thilliez montre qu’il n’est pas besoin de placer l’intrigue aux États-Unis pour faire un thriller efficace qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les premiers romans de James Patterson dont Alex Cross est le héros. Un thriller honorable donc, qui aurait sans doute gagné à se terminer d’une manière plus classique mais qui s’avère être d’une lecture agréable.

 

Franck Thilliez, La chambre des morts, Le Passage, 2005. Rééd. Pocket, 2006.



[1] Les numéros des pages citées se réfèrent à l’édition Pocket.

Par Yan - Publié dans : Défi de l'Imaginaire - Communauté : Culture Polar
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Dimanche 20 novembre 2011 7 20 /11 /Nov /2011 15:02

     Épisode 2 du Défi de l'Imaginaire. CHATTAM-Carnages.jpg

 

    Lamar Gallineo, inspecteur de la police de New York se trouve confronté à une bien singulière affaire. En l’espace de quelques semaines, trois lycéens font un carnage à l’arme à feu dans leurs établissements respectifs avant de se suicider. Il semble toutefois que, si les bourreaux présumés se sont donnés la mort, il y ait un lien direct entre ces trois affaires et Lamar va tenter de mettre fin à cette série de massacres.

 

     Commençons par expliciter notre choix. Pourquoi s’intéresser à ce roman de Maxime Chattam plutôt qu’à un autre ? Pour deux raisons qui tiennent en une : il est court.

       Il est court – à peine un peu plus de 80 pages – et une première tentative il y a quelques années de lire un roman de Maxime Chattam (In tenebris) avait tourné court aux environs de la page 30. Choisir un roman court était donc le garant d’une lecture complète.

      Il est court, et cela semble changer du gros de la production de la Ligue de l’Imaginaire dont les auteurs publient couramment des livres qui dépassent allègrement les 400 ou 500 pages. Il est donc intéressant aussi de voir comment un auteur qui publie généralement des romans assez longs va trouver à resserrer une intrigue. Dans ce collectif d’auteurs qui affirme son désir de tenir le lecteur en haleine, le fait de lui offrir un roman court peut apparaître comme un moyen de maintenir une tension importante. Cela nécessitera bien sûr une construction sans failles et une économie de moyens. Alors, pari réussi ?

 

       Parlons donc pour commencer de la narration. Et passons assez vite sur les questions de style. D’une manière générale, l’écriture de Chattam apparait relativement fade avec une certaine propension à la métaphore et à la comparaison maladroitement grandiloquentes (« L’établissement ressemblait à un golem de pierre agenouillé, des tentacules de pierre à la place des bras s’étalant entre des flaques de bitume et des nappes d’herbes », première phrase du roman, p. 9 ; « Des bouteilles d’alcool et de soda jonchaient le sol comme la flore apocalyptique de ce bunker », p.80 ; « Le canon beugla, vomissant sa gerbe d’acier en fusion », p.83), ainsi que, régulièrement, à une syntaxe et une sémantique peu claires, voire approximatives : « Toute la ville tremblait dans l’incompréhension », p. 27 ; «Un obscur secret se tramait derrière tout ça », p. 39 ; « (…) personnes suspectées d’être impliquées dans des activités ou une doctrine néonazies ou apparentées », p. 75 ; « La haine s’empara de son faciès », p. 82.

       Ces scories existent bel et bien et peuvent s’avérer agaçantes mais elles restent toutefois supportables, la faible longueur du récit et la nécessité de le faire avancer rapidement empêchant de fait les longs développements dans lesquels elles pourraient faire leur nid.

       Cela nous amène nécessairement à la question de la dynamique du récit ; dynamique que la structure courte dudit récit rend primordiale. Et c’est bien là que le bât blesse. Maxime Chattam développe une intrigue qui, nous l’avons dit, se déroule sur plusieurs semaines. 18 pages sont consacrées au premier massacre, une cinquantaine à la résolution de l’affaire. Entre les deux, il reste à peine un peu plus d’une douzaine de pages pour évoquer les débuts de l’enquête et les deux autres massacres. Donc, l’auteur coupe, élude. Un procédé qui pourrait éventuellement tenir la route avec une histoire simple. Mais Maxime Chattam a opté pour une intrigue à rebondissements. En fait, il va privilégier la tension dans l’action de la dernière partie, avec course contre la montre, confrontations et multiples coups de théâtre (nous y reviendrons) au détriment sinon de la cohérence, du moins de la crédibilité de l’histoire, et surtout, de celle des personnages. D’où l’impression d’une intrigue dont il manque des pièces, des parties entières, et qui, au bout du compte, semble particulièrement tirée par les cheveux.

 

        Les personnages eux aussi, donc, participent de cette sensation d’artificialité – au sens non pas d’imaginaire, mais de manque de profondeur – à commencer par le héros, Lamar Gallineo, dont le portrait est dressé, ou plutôt esquissé, en une bonne page. On y apprend qu’il a deux handicaps pour être flic : il est trop grand, et il est noir. On comprend bien que la question du racisme dans la police puisse être un frein pour un noir, on reste dubitatif sur la question de la taille, si ce n’est qu’elle permet  l’auteur de faire une blague sur les basketteurs. Lamar a finalement réussi à faire son trou grâce à « quelques bon coups de flair » (p. 14) et à la discrimination positive. Si Chattam va ensuite s’échiner à nous montrer comment Lamar est un bon flic (c’est simple, dès qu’il y a un meurtre c’est lui que l’on contacte), il expédie ici un portrait qui tendrait plutôt à prouver qu’il est surtout chanceux.

     L’autre personnage important du roman est bien sûr l’instigateur présumé des massacres, un lycéen renvoyé de plusieurs établissements. Là encore, le portrait est vite brossé et ses motivations implacablement montrées du doigt par le très perspicace Lamar : « N’oublie pas qu’il s’est fait virer quatre fois ! C’est un… turbulent. S’il a ressassé sa soif de vengeance pendant des mois et des mois, il aura fini par élaborer ce stratagème perfide » (p. 63). On y ajoutera une pincée de nazisme pour mieux l’opposer à l’inspecteur noir et jouer un peu avec l’imagerie du Troisième Reich lorsque Lamar pénètre dans la cave où l’ado rebelle dissimule ses jouets : « Puis il dut reculer pour voir dans son ensemble l’immense drapeau qui était accroché contre le mur opposé. Un étendard rouge sang énorme. Avec un cercle blanc au milieu. Et la croix gammée tournant en son centre », p. 69.

 

        De là, on peut tirer déjà un des aspects principaux du roman, à savoir un traitement ambigu de son sujet. Il ne s’agit pas de parler de faits de société. L’utilisation de faits divers qui ont marqué la société occidentale, ces massacres commis par des lycéens, à Columbine ou en Finlande, n’est là que pour servir de toile de fond à un semblant de combat entre le Bien et le Mal en jouant vaguement avec le politiquement correct. En l’occurrence, on présente un héros noir et un méchant néonazi ; pari osé si le livre avait été écrit en 1934. Surtout, il en ressort une certaine forme de fascination morbide de l’auteur envers cette symbolique pseudo-nazie (bannière, référence au bunker) maladroitement mêlée à l’imaginaire juif dans la phrase d’introduction qui se réfère au Golem. Il ne faut bien entendu pas en tirer une conclusion hâtive sur une quelconque prise de position politique de l’auteur. Il s’agit plutôt de l’utilisation à destination d’un lectorat qui en est avide, d’une symbolique qui s’appuie sur la littérature et le cinéma d’horreur, les jeux de rôles mâtinés de mythologie médiévale etc. Bref, de quoi faire frissonner à l’aide d’un peu de grand guignol particulièrement appuyé par le biais de l’utilisation régulière lors des fusillades de l’image de la cervelle qui vient recouvrir un visage, se coller au plafond…

 

         C’est sans doute là que vient se loger l’imaginaire dont Chattam est l’un des hérauts. Dans cette symbolique approximative et puérile, ambiance bivouac de colonie de vacances autour  d’un feu de camp où l’on se raconte l’histoire du tueur du vendredi soir. Sauf que l’on n’est pas forcément au coin du feu, que l’on n’est pas non plus forcément un adolescent prépubère et qu’il en faut plus pour nous effrayer et nous entrainer dans l’histoire. Il en ressort un sentiment de vacuité accentué par un élément relevé dans d’autres critiques faites lors de ce défi : l’utilisation quasi systématique des coups de théâtre à répétition ; un procédé qui finit par devenir tellement banal que la véritable révolution serait d’écrire un livre dans lequel on ne trouverait jamais le coupable. On a en fin de compte l’impression d’avoir lu un ouvrage qui cherche à provoquer la montée d’adrénaline mais qui s’avère être sans surprise et d’une grande fadeur.

 

Maxime Chattam, Carnages, Pocket, 2010.

Par Yan - Publié dans : Défi de l'Imaginaire - Communauté : Culture Polar
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