Une voix à part du roman noir américain : Edward Bunker

Publié le par Yan

9782869305380.jpgEdward Bunker (1933-2005) est un auteur majeur du roman noir. Cet ancien taulard (18 ans sous les barreaux) est l’Écrivain de la prison. En l’espace de quatre livres, Bunker fait le tour du problème dans une œuvre teintée d’autobiographie assumée. Ceux qui en doutent se réfèreront justement à son autobiographie, L’éducation d’un malfrat. Il constitue ainsi une œuvre à part, particulièrement poignante, jamais manichéenne, naturaliste. C’est un peu le Trumann Capote de la taule, le Zola du hold-up.

Commençons par le commencement avec Aucune bête aussi féroceNo beast so fierce (j’indique le titre original des livres d’Edward Bunker pour la simple raison que, après ce premier roman, leur traduction française est beaucoup moins parlante et la thématique de la « bête » qu’ils reprennent frôle le ridicule).

Publié en 1973, pendant que Bunker purgeait sa dernière peine de prison, ce roman raconte la tentative vite avortée de réinsertion de Max Dembo qui, en liberté conditionnelle à Los Angeles se heurte à la méfiance de la société à son endroit et à sa propre incapacité à résister à l’attraction du milieu dans lequel il a toujours vécu et, peut-être aussi, finalement, de cette prison qu’il amène avec lui dehors et qui ne semble plus être que son seul horizon. Ce roman a été adapté avec bonheur au cinéma sous le titre Le récidiviste par un réalisateur méconnu mais talentueux du Nouvel Hollywood, Ulu Grosbard, avec Bunker lui-même au scénario et Dustin Hoffmann en tête d’affiche.

La bête contre les mursAnimal Factory, décrit pour sa part la trajectoire de Ron Decker, jeune homme de bonne famille incarcéré dans le pénitencier de San Quentin pour trafic de drogue. Là, Ron va être pris sous l’aile d’un prisonnier bien plus âgé qui s’est reconnu en lui, Earl Copen. Ron va s’endurcir et refuser de plier dans ce milieu qui tente de le briser. Il va descendre aux enfers mais toujours espérer en sortir, par quelque moyen que ce soit. Earl, quant à lui, fera tout pour l’aider… mais saura-t-il lui-même s’extraire de la prison ? Là encore, Bunker a pris part au scénario du film qui a été tiré de ce roman par Steve Buscemi, avec Willem Dafoe et Edward Furlong.

La bête au ventreLittle Boy Blue, est l’histoire d’Alex. Abandonné par ses parents, il se forge, de foyers en pensionnats et en maisons de correction, il se forge dès sa plus tendre enfance une véritable mentalité de taulard, asocial et même sociopathe. Une manière pour Edward Bunker dans ce roman très autobiographique de montrer que, parfois, la société fabrique elle-même les monstres qu’elle mérite.

Les hommes de proieDog Eat Dog est un roman bien plus tardif que les autres. La bête au ventre a été publié en 1980, celui-ci en 1994. Sorti de taule après douze ans d’incarcération, Troy retrouve deux anciens compagnons de prison, Mad Dog et Diesel. Ensemble ils vont tenter de monter les coups imaginés par Troy durant sa détention. Est-il nécessaire de préciser que rien ne va tourner comme prévu ?

Autodidacte, Edward Bunker a longtemps bataillé pour trouver son style – il a écrit pas moins de quatre romans avant de faire publier Aucune bête aussi féroce. Mais une fois que cela a été fait, il nous a offert des livres secs, dénués de tout sentimentalisme ou de tout apitoiement. Ce qu’il nous propose, c’est une plongée quasi-documentaire, clinique, dans ce milieu qu’il a connu et qui a fait de lui ce qu’il est.

Les héros de Bunker ne sont pas des enfants de cœur. Et s’il explique à travers leur parcours et notamment leur enfance ce qu’ils sont devenus, Edward Bunker ne les excuse pas pour autant. Personne n’est innocent chez lui. Et après la lecture de son œuvre, le lecteur aussi, sans doute, perd un peu de son innocence.

Les livres d’Edward Bunker dont on a parlé ici :

Edward Bunker, Aucune bête aussi féroce, Rivages/Thriller, 1991. Rééd. Rivages/Noir, 1992. Traduit par Freddy Michalski.

Edward Bunker, La bête contre les murs, Rivages/Thriller, 1992. Rééd. Rivages/Noir, 1994. Traduit par Freddy Michalski.

Edward Bunker, La bête au ventre, Rivages/Thriller, 1993. Rééd. Rivages/Noir, 1995. Traduit par Freddy Michalski.

Edward Bunker, Les hommes de proie, Rivages/Thriller, 1997. Rééd. Rivages/Noir, 2000. Traduit par Freddy Michalski.

Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages/Écrits Noirs, 2001. Rééd. Rivages/Noir, 2005. Traduit par Freddy Michalski.

Du même auteur sur ce blog : Évasion du couloir de la mort ; Stark ;

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pierre Bondil 10/08/2011 10:19


Bunker, c'est du lourd, de l'indispensable. Il faut tout lire, tout voir, tout écouter. Lire : dans l'ordre, car c'est très autobiographique. Mon préféré, "La Bête au ventre". J'ai récemment lu (en
v.o.) un recueil de nouvelles posthume (2010), "Death Row Breakout" qui contient au moins deux nouvelles exceptionnelles. Voir : "Runaway Train" de Kontchalovsky, avec John Voight, Rebecca de
Mornay et le frère de "Pretty Woman", Eric. Le scénario est signé Bunker et Kurosawa ! John Voight, à qui Rebecca reproche d'être "an animal", lui répond, "No, worse, human". Et ça commence par une
révolte dans une prison à vous donner des frissons dans le dos. Écouter : un jour peut-être... Jules Guérif a réalisé un très bon court métrage dont la voix "over" est celle d'Edward Bunker.
Un grand bonjour au passage à mon ami Freddy Michalski.


Yan 10/08/2011 11:36



Ce livre de nouvelles aiguise mon appétit! J'espère qu'il sera traduit en France. Quant à Runaway train, nous sommes d'accord, c'est un excellent film, malheureusement méconnu.



christophe 22/06/2011 17:26


Son autobiographie est un grand moment de lecture. et il serait dommage de passer aussi à côté de Stark (toujours chez Rivages) un livre "de jeunesse"...


Yan 22/06/2011 18:10



Tout à fait!



Ed 22/06/2011 08:43


Il est à noter que Bunker tient un petit rôle dans "Reservoir dogs" de Tarantino.


Yan 22/06/2011 09:49



Tout à fait, il y est Mister Blue. Il fait aussi une apparition dans Animal Factory.