Surf City, de Kem Nunn

Publié le par Yan

surfcityIke Tucker, 18 ans, vit avec son oncle Gordon dans un patelin perdu dans le désert de Californie. Sa sœur aînée, Ellen, est partie depuis plusieurs mois sans jamais donner de nouvelles. Quand un homme débarque dans la station Texaco de Gordon et dit à Ike qu’Ellen a disparu de Huntington Beach où elle avait fini par débarquer, après être partie au Mexique avec trois hommes, le jeune homme décide de rejoindre la côte pour retrouver sa sœur. Là, à Huntington Beach, Ike va découvrir un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence, le surf, l’amitié, l’amour, mais aussi des choses bien plus sombres dissimulées sous le vernis de cette culture de plage.

Premier roman de Kem Nunn, Surf City (Tapping the Source, 1984) pose les grands thèmes de l’œuvre de l’écrivain californien : manipulation, reniement des idéaux, trahison, rédemption et, bien entendu, surf. Sombre roman d’initiation qui voit se confronter le jeune Ike, enfant du désert – géographiquement parlant, mais aussi désert sentimental – à un monde nouveau qui lui fait découvrir d’autres horizons mais aussi l’amitié, l’amour et les trahisons qui les accompagnent, Surf City crée surtout le malaise en brossant le tableau de l’envers du décor d’une côte californienne sensée faire rêver.

Pris sous l’aile de Preston Marsh, ancienne légende du surf déchue, alcoolique, violent mais décidé à tenter malgré tout de préserver son innocence, Ike se trouve propulsé dans un monde de faux semblants où les stars de Huntington Beach, ces surfeurs qui font affluer spectateurs et spectatrices sur la jetée pour observer leurs exploits, qui jouent les gourous lors de soirées où alcool et drogue coulent à flots, dissimulent bien mal une part d’ombre prête à l’engloutir.

Loin de la Californie du Sud fantasmée des chansons des Beach Boys, le théâtre du roman de Kem Nunn est un territoire jalousement gardé où, Ike a tôt fait de s’en apercevoir, on ne pénètre pas sans y avoir été invité et où toute incursion indésirable est traitée par la violence[1]. Petit à petit, sous l’image de paradis cool, émerge celle d’un lieu interdit aux étrangers puis, d’un Léviathan engloutissant les âmes qui s’y sont égarées.

Tout le talent de Kem Nunn, dans ce roman – et dans une partie des suivants – réside dans ce contraste qu’il sait créer entre la représentation d’une culture surf fondée sur un lien quasi mystique entre l’homme et l’océan dans des lieux édéniques que découvre Ike aux côtés de Preston sur la plage du Ranch Trax, et l’atmosphère de manipulation qu’il met en place. C’est que, de la fusion des âmes sous l’égide du dieu surf à l’endoctrinement sectaire, la frontière est ténue et que l’illusion d’un monde désintéressé et tourné seulement vers la communion avec les éléments ne peut dissimuler bien longtemps le désir, bien humain, de domination.

Violent, installant un climat éminemment délétère malgré quelques somptueux moments de grâce qui laissent entrevoir la possibilité de retrouver un paradis perdu, Surf City inaugure avec talent – et malgré, il faut bien l’admettre un final un peu décevant – l’œuvre atypique de Kem Nunn.

Kem Nunn, Surf City (Tapping the Source, 1984), Gallimard, Série Noire, 1995. Rééd. Folio Policier. Traduit parPhilippe Paringaux.

Du même auteur sur ce blog :  Tijuana Straits ; Le Sabot du Diable ; Chance ;

 

[1] À ce titre, on signalera au passage que Huntington Beach, qui était déjà en 1984 jalousement gardée par les surfeurs locaux devint célèbre en 1986 en accueillant une étape du championnat du monde de surf qui tourna à l’émeute.

Publié dans Noir américain

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Hannibal le lecteur 07/05/2014 00:07

A signaler qu'il est offert en ce moment pour l'achat de deux Folio Policier. L'occasion de découvrir Kem Nunn sans se ruiner.

Yan 07/05/2014 15:41



Bonne nouvelle!