Rétrospective Parker (15) : L’oiseau noir (une aventure de Grofield)

Publié le par Yan

oiseaunoirParker et Grofield sont sur un coup mais leur chauffeur est un peu trop nerveux. Après le braquage, les trois malfrats ont un accident. À son réveil, sur un lit d’hôpital, Grofield se découvre en compagnie de deux agents d’une officine des services secrets américains qui lui proposent un marché : partir en prison ou s’infiltrer dans une conférence de chefs d’États du Tiers monde à laquelle participent, entre autres, le général Pozos et Anum Marba, rencontrés précédemment dans  La demoiselle et  La dame. Acculé, Grofield accepte en pensant, présomptueux, pouvoir échapper à ces barbouzes. Il se trouve bien vite dans une situation inextricable dans un lieu isolé du grand Nord canadien.

Troisième aventure de Grofield, L’oiseau noir semble marquer une entrée plus franche de Richard Stark dans le roman d’espionnage tout en essayant de garder le rythme d’une aventure de Parker. Cela donne un objet hybride qui se situe quelque part entre les deux.

Plus réussi que les deux romans précédents mettant en scène le braqueur-acteur cabotin, cet Oiseau noir souffre surtout finalement d’un défaut principal : Grofield. Trop m’as-tu-vu, pas assez intelligent, il peine à susciter la sympathie chez le lecteur.

Sans doute Stark est-il conscient de ce défaut qui, petit à petit, joue la connivence avec le lecteur pour se moquer de son héros en mettant de plus en plus en avant son statut d’acteur raté, son égoïsme et sa méconnaissance totale de la situation politique mondiale. Tout cela permet de dresser le portrait de l’Américain moyen vu par les ennemis de l’Amérique auquel il est confronté. Peut-être aussi, cette impression n’est-elle que cela, d’ailleurs : la vision du héros par un lecteur européen. Et l’on pourrait sans doute se demander comment Grofield peut être perçu par le lecteur américain – en particulier comment il l’a été au moment de la parution de ce roman : cynique, ignorant de ce qui se passe en dehors de son pays et méfiant à l’égard de l’État fédéral et de ses représentants, il est peut-être apparu comme un héros bien sous tout rapport à une partie du lectorat. Reste que l'humour s'est bel et bien déplacé : ce n'est plus celui de Grofield qui est mis en avant, mais celui de l'auteur à propos de Grofield.

Reste que, en instillant à ce roman un rythme soutenu calqué sur celui des romans dont Parker est le héros et en n’essayant plus de faire de Grofield un héros plus positif que son collègue de travail, Stark signe un livre efficace et plaisant qui nous amène quelque part entre, donc, les aventures de Parker et celles de Tanner, l’espion insomniaque que Lawrence Block met en scène à la même époque. S’il n’atteint pas le niveau de dépouillement du premier, ni l’humour du second, il arrive néanmoins à accrocher le lecteur et à lui faire passer un bon moment.

Richard Stark, L’oiseau noir (The Blackbird, 1969), Gallimard, Série Noire, 1971. Traduit par D. May.

Du même auteur sur ce blog : Comme une fleur ; Peau neuve ; Pour l’amour de l’or ; La clique ; En coupe réglée ; Rien dans le coffre ; Sous pression ; Le septième homme ; Travail aux pièces ; La demoiselle ; Le divan indiscret ; Blanc-bleu noir ; La dame ; Un petit coup de vinaigre ; Planque à Luna-Park ; Les citrons ne mentent jamais ; Le défoncé ; Portraits gratis ; Signé Parker ; Comeback ; Backflash ; Flashfire ; Firebreak ; Breakout ; À bout de course! ; Demandez au perroquet ; Argent sale.

Publié dans Noir américain

Commenter cet article

J.D 01/06/2015 23:50

Après avoir relu six ou sept Parker d'affilée, je suis passé à Grofield via cet "Oiseau Noir". Grosse baisse d'intensité, de suspense et de qualité d'écriture ! En fait, le problème est qu'on ne lit pas du Richard Stark mais du Donald Westlake. Trop de bouffonneries, d'invraisemblances, de dialogues humoristiques -sans parler de la traduction très datée... Vite, un vrai Parker !

Yan 02/06/2015 20:56

Oui, c'est une espèce d'entre-deux, plus une farce d'espionnage qu'un livre de Stark. Ça n'est en effet pas désagréable si l'on veut lire un Westlake, plus gênant si on s'attend à du Parker.