Mon traître, de Sorj Chalandon

Publié le par Yan

 Mon-traitre.jpgC’est en apprenant au hasard d’une lecture que Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon, avait obtenu le grand prix du roman de l’Académie Française que je me suis souvenu qu’à l’époque de la parution de Mon traître, je m’étais dit qu’il fallait que j’y aille voir. C’est donc chose faite, dorénavant.

« La première fois que j’ai vu mon traître, il m’a appris à pisser » indique Antoine, le narrateur, en ouverture de ce roman. Cette première phrase sèche (malgré le sujet abordé) est déjà révélatrice : d’une part parce qu’elle utilise pour la première fois (le titre excepté) le possessif accolé à ce traître et nous dit toute l’intimité qu’Antoine peut avoir avec lui (que peut-on avoir à cacher à celui qui nous regardé uriner et, même, nous a appris à le faire d’une manière convenable ?) ; d’autre part elle place l’histoire, d’une certaine manière, au rang d’un roman d’apprentissage.

Car oui, Antoine va apprendre. Ce luthier venu à l’Irlande par la musique et plus particulièrement le violon découvre au milieu des années 1970 la lutte des républicains en Irlande du Nord, à un moment où les revendications nationalitaires sont encore un sujet qui intéresse un peu en France. Il va apprendre cette Irlande loin des clichés sur la verte Erin, l’âpreté d’une guerre et sa réalité loin de son idéal romantique de guerre propre ; une guerre qui se joue autant dans des attentats aveugles que dans des geôles où des prisonniers nus se laissent mourir de faim où qu’ils barbouillent de leurs excréments. Il va apprendre l’amitié aussi. L’amitié qui n’a pas forcément besoin de mots ou de grandes effusions, celle qui s’exprime par un regard, un sourire, un lit proposé ou le récit d’un drame familial.

Journaliste, Sorj Chalandon a choisi de traiter dans ce roman d’un sujet qui lui est intime, puisqu’il s’inspire de sa propre amitié avec Denis Donaldson, républicain irlandais, membre de l’IRA et du Sinn Féin que les Britanniques ont dénoncé comme traître travaillant pour eux depuis plus de vingt ans au moment des accords de paix. Trop proche de son sujet, hanté par des questions qui n’ont pas trouvées de réponses car Donaldson a été abattu avant qu’il puisse le rencontrer une dernière fois, Chalandon cherche par le biais de la fiction à répondre au moins partiellement à ses propres interrogations.

Par des phrases courtes décrivant des souvenirs ponctuels qui suivent en fait la pensée du narrateur au moment il raconte, comme des réminiscences de ces temps révolus, Sorj Chalandon nous entraîne à sa suite dans cet amour presqu’irraisonné pour l’Irlande du Nord occupée, dans ce combat qui n’est pas le sien mais qu’il intériorise au point de se couper des amis qu’il a chez lui (un isolement magnifiquement décrit d'une manière pourtant laconique), dans cette amitié atypique avec ce chef de l’IRA, avec ce traître. Ce traître dont la traîtrise fait qu’Antoine ne peut plus se demander qu’une chose : s’il a trahi les siens, m’a-t-il aussi trahi en me disant que j’étais son ami ? Son amitié était-elle réelle ? Antoine cherche donc la réponse. Peut-être la trouvera-t-il. Ou pas.

On peut reprocher à Chalandon son écriture sèche et sans fioriture qui, sans nul doute, en rebutera certains. Elle a pourtant pour avantage, dans une histoire où des sentiments profonds sont à l’œuvre, d’en éliminer une grande partie du pathos qui pourrait s’avérer vite lassant et cannibaliser une réflexion nécessaire. Elle nous met aussi dans la tête d’un narrateur qui peine encore à croire à ce qui se passe et s’en trouve pour ainsi dire anesthésié par le choc. Elle dit et fait ressentir des choses compliquées avec des mots simples mais pas simplistes.               

C’est une sale et belle histoire.

On consultera avec profit une interview en ligne de Sorj Chalandon à propos de ce roman sur le site Bibliobs.

Sorj Chalandon, Mon traître, Grasset, 2007. Rééd. Livre de Poche, 2009.

Publié dans Littérature "blanche"

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zazy 20/01/2012 14:47

Certainement un beau roman et les lectures sèches sans pathos ne sont pas pour me déplaire, je le note dans ma LAL

Yan 20/01/2012 17:50



Merci pour votre message. J'espère que ce livre vous plaira autant qu'à moi. Nous en reparlerons peut-être.