La cicatrice du diable, de Laurent Scalese

Publié le par Yan

cicatrice.jpgQuatrième épisode du Défi de l'Imaginaire pour moi. Pas le plus haletant. Loin s'en faut.

Un beau matin, un scénariste entre dans le bureau de Cécilia Rhodes, directrice d’une société de production, pour se défenestrer sous son regard impavide. C’est que Rhodes, véritable succube, presse ses collaborateurs comme des citrons, s’accapare leur travail et les pousse à bout. Peut-être même fait-elle plus que ça. C’est en tout cas ce que soupçonne le commissaire Artus Milot, persuadé que Cécilia Rhodes a tué, il y a plus de vingt ans, la talentueuse scénariste Lucie Drax.

Voilà donc pour le début de l’histoire. Car, bien entendu, ce n’est qu’un début. Bien vite d’autres personnages vont venir se greffer à l’intrigue : Kino, le secrétaire de Cécilia Rhodes, Charlie Kessel, l’écrivain en mal de lecteurs qui se trouve happé par Rhodes qui lui propose d’écrire un scénario, Leslie la coéquipière et maîtresse de Milot, Hudelot le flic fasciste et nécrophile, Willy Tampa le régisseur au cœur brisé…

Autant de personnages dont on se doute bien qu’ils vont tous être amenés à se croiser ou à se heurter à un moment donné et qui, tous, portent un poids : le poids d’un drame ancien, d’une vie ratée, d’un amour déçu… Seulement, et c’est là un des grands problèmes de ce roman, leurs actions, déterminées par ces poids apparaissent souvent complètement démesurées en regard du préjudice ou du traumatisme qu’ils estiment avoir subi. Il n’y a alors que deux solutions envisageables : soit Laurent Scalese a décidé de ne créer que des personnages de psychopathes, soit il n’a pas réussit à les peindre d’une manière suffisamment convaincante pour expliquer leurs comportements.

Charlie Kessel est sans doute celui pour lequel ce défaut se fait le plus ressentir. Écrivain raté, il vit aux crochets de sa compagne qui a de plus en plus de mal à le supporter. Contacté par Cécilia Rhodes, il pense que ses problèmes touchent à leur fin, si ce n’est qu’il continue de négliger son amie pour se consacrer entièrement à l’écriture d’un scénario sous la houlette de la tyrannique productrice. Voyant son travail dénigré, il se met à assassiner un homme pour savoir ce que l’on ressent dans ce genre de moment et balance le chat de sa copine dans le sèche-linge. En l’espace de quelques jours, l’écrivain un peu fat est devenu un serial-killer en puissance. Comme ça.

Et l’on a l’impression que l’auteur lui-même peine à expliquer cette transformation brutale : « Tandis qu’il rabattait le couvercle, le sang-froid avec lequel il avait abattu Bale et tué Linus lui apparut monstrueux. Comment avait-il pu changer à ce point en si peu de temps ? Les événements des dernières semaines avaient-ils réveillé en lui des pulsions meurtrières en sommeil ? Il chassa de son esprit ce maudit sentiment de culpabilité puis quitta le sous-sol » (p.182 de l’édition Pocket).

C’est un peu vite expédié et, malheureusement, il en sera de même pour la plupart des personnages, y compris pour Cécilia Rhodes qui est sans doute le plus fouillé d’entre eux mais dont on peine à comprendre le comportement jusqu’à la toute fin du livre, après le énième rebondissement final, tant toutes les explications visant à justifier sa manière d’être semblent bien courtes. À moins bien sûr – et l’on est tenté de le voir ainsi – que Cécilia soit une incarnation du mal absolu. Le titre du livre est d’ailleurs éloquent puisque La cicatrice du diable, c’est bien entendu la cicatrice que porte Cécilia. Le mal absolu donc, mais entouré d’un paquet de seconds couteaux qui ne sont pas piqués des vers eux non plus et qui se révèlent vraiment dans le dernier tiers du livre.

Et l’on touche là à une autre faiblesse. Les deux premiers tiers du livre (soit 200 pages en version Pocket) avancent à un rythme très lent sensé poser le décor et les personnages et faire monter la tension. Toutefois, le fait est que les personnages restent juste esquissés et que le décor se limite à une description acerbe du milieu de la production télévisuelle peuplée d’égocentriques qui ne pensent qu’à se mettre des bâtons dans les roues, et à celle de la vie de famille chaotique de Keller et de Milot. Si Laurent Scalese a de toute évidence voulu dégager son écriture des fioritures que l’on trouve trop souvent dans les romans français (en particulière les métaphores et comparaisons lourdes voire lourdingues), et y est arrivé, c’est pour aboutir à une écriture qui se veut sans doute d’une froideur clinique mais qui apparaît surtout bien plate. On ne trouve finalement rien de bien original dans ces deux cents premières pages dans lesquelles l’intrigue avance bien lentement, pour peu qu’elle avance d’ailleurs, puisque Milot n’enquête pas vraiment, Cécilia Rhodes est toujours aussi méchante et Keller essaie de voir s’il peut tuer des gens sans que cela semble déranger grand monde.

Ce vide dans l’arrière-plan du roman, comme si les personnages créés ex-nihilo, évoluaient devant une toile blanche, est d’autant plus gênant que, jamais le lecteur ne se trouve en capacité d’imaginer quoi que ce soit : on lui présente des personnages et des situations en carton pâte, sans vie, et on ne lui laisse pas un indice qui lui permette réellement d’exciter son imagination pour démêler un quelconque écheveau. Les scènes de sexes qui ponctuent le tout, qui ne laissent d’ailleurs rien à l’imagination puisqu’elles sont très explicites et ne sont là que pour montrer les rapports entre dominants et dominés, ne parviennent pas non plus à donner du sel à ce départ laborieux dans lequel l’imaginaire – puisque, rappelons-le, c’est de cela dont on parle sur ce site – semble se limiter aux noms étonnants des personnages (Lucie Drax, Cécilia Rhodes, Willy Tampa… autant de patronymes tout droit sortis du générique d’un film pornographique).

C’est en fait dans les cent dernières pages que tout s’accélère. Le lecteur frustré par la longueur de l’exposition de l’intrigue va alors avoir droit à une débauche de scènes violentes censées relancer l’action et, bien entendu, éclairer enfin les motivations des personnages : meurtre de prostituée, viols, femme battue, nécrophilie, assassinat d’enfants… Laurent Scalese, pour une raison mystérieuse, peut-être un oubli, n’évite finalement que la scène zoophile (compensée néanmoins par le meurtre du chat). Loin de nous l’idée de jouer la vertu outragée : certes, la violence est inhérente au genre et a son rôle à jouer dans l’intrigue. Le problème ici, c’est qu’elle est bien souvent gratuite, n’apportant pas grand ‘chose à l’histoire et même, devient parfois tellement outrancière qu’elle en devient risible. La scène essentielle du viol de Cécilia Rhodes, par exemple, qui devrait nous éclairer sur sa personnalité et, partant, sur l’intrigue elle-même, est tellement tirée par les cheveux, gratuite et dénuée de logique (des ouvriers décident en débauchant d’agresser une mère de famille en voiture en lui jetant un cocktail molotov depuis leur camionnette avant de la violer devant ses enfants et de tuer ces derniers parce qu’elle s’enfuie) qu’elle en acquiert un potentiel comique indéniable, un peu à la manière d’un vieux slasher de série Z. C’est là un aspect d’autant plus gênant que le tout est saupoudré de quelques digressions sur des considérations politiques, en particulier une dénonciation du racisme par le biais de l’exposé des griefs de Hudelot vis-à-vis des étrangers, qui tombent souvent comme autant de cheveux sur la soupe, comme si l’auteur avait voulu ajouter un semblant de fond.

En fin de compte, le lecteur est dépossédé de l’histoire, ne peut se l’accaparer. Car le manque de cohérence, les éléments qui se révèlent d’eux-mêmes au fur et a mesure l’empêchent d’être un tant soi peu l’acteur de sa lecture. Tant et si bien que les traditionnels rebondissements finaux qui se succèdent sur les dernières pages n’ont finalement que peu d’impact et donnent surtout l’impression de venir encore charger un peu plus la mule.

La cicatrice du diable laisse un goût d’inachevé, l’impression d’avoir lu une esquisse de scénario, une suite de scènes pas forcément logique, un spectacle grand’guignolesque clés en main qui ne laisse finalement au lecteur que peu de possibilités de faire travailler sa propre imagination. Mais peut-être est-ce tout ce que l’on demande à ce genre de roman ?

Laurent Scales, La cicatrice du diable, Belfond, 2009. Rééd. Pocket, 2011.

L'ensemble des chroniques sur le site du Défi de l'Imaginaire.

Publié dans Défi de l'Imaginaire

Commenter cet article

christophe 18/02/2012 14:17

Courage, un jour ton prince viendra...

Yan 18/02/2012 14:36



'foiré.