Ghosting, de Kirby Gann

Publié le par Yan

ghostingDe Frank Bill à Benjamin Whitmer en passant bien entendu par Daniel Woodrell ou Donald Ray Pollock, le noir américain nous offre depuis quelques années une autre vision de l’Amérique profonde. Après les alcooliques, parfois un peu toxicos et autres malades mentaux de Larry Brown, Harry Crews ou James Ross sont ainsi arrivés les rednecks et white trash carburant à la méthamphétamine, les parrains locaux régnant sur des trafics et des communautés perdus du fin fond des grands États-Unis d’Amérique.

C’est dans cette nouvelle vague que vient s’inscrire Kirby Gann en amenant le lecteur dans un comté paumé du Kentucky dont une bonne partie de la population ne doit sa survie qu’à la vente d’herbe et de quelques substances plus corsées. Là, depuis des générations, les habitants du bord du lac – plus un cloaque qu’un plan d’eau touristique – vivent d’expédients et de trafics divers. À l’alcool de contrebande qui a longtemps inondé ce « comté sec » ont donc succédés les stupéfiants sous la coupe de Mister Greuel et des ses hommes. C’est là qu’a grandi Cole Prather, bien qu’éloigné un moment du Lac par sa famille. Adolescent réservé accablé d’une patte un peu folle et d’un spectaculaire strabisme, il se retrouve un beau jour projeté en plein dans ce monde violent après que son frère aîné, Fleece, a disparu avec une cargaison d’herbe qu’il transportait pour Greuel. Dans un monde où les liens du sang priment sur presque tout à part l’argent et la drogue, Cole hérite en quelque sorte de la dette de son frère à l’égard de Greuel. À lui de retrouver le fugitif – ou le mort – ou bien de rembourser sa dette.

Le titre du roman, que l’éditeur a eu la bonne idée de ne pas traduire, évoque le spectre que représente Fleece et surtout la rémanence de ses actes qui viennent bouleverser la vie de Cole. Car plus que l’intrigue on ne peut plus banale, c’est bien la présence pesante de l’absence de Fleece et ce qu’elle induit comme chamboulement dans la vie de Cole, de sa mère, de la belle Shady et bien entendu de Greuel qui est au cœur de Ghosting. Fleece, en disparaissant, devient le pivot de ce petit monde et le catalyseur des sentiments qui vont se faire jour entre les personnages. Amour ou haine se trouvent dès lors exacerbés et, parfois, se mêlent dangereusement alors que chacun de son côté va chercher à tirer son épingle du jeu.

Greuel, dont la corruption s’exprime par le pourrissement même de son corps tient à réaffirmer son pouvoir malgré la trahison de celui qu’il estime être le fils qu’il méritait d’avoir. Blue Note, bras droit de Greuel, veut défendre ses propres intérêts quel qu’en soit le prix. Grady Creede, petit truand aux dents longues entend se faire sa place dans cette organisation. Lyda, la mère de Cole et Fleece, veut ses médicaments. Cole et Shady, quant à eux, ne savent pas vraiment ce qu’ils veulent ; Cole en particulier, tiraillé entre un désir profond de partir et de vivre une autre vie et celui, tout aussi fort, de se sentir membre à par entière de cette communauté hors du monde et de la loi dont il a été tiré une partie de son enfance mais à laquelle il se sent malgré tout appartenir. Et puis, flottant aux limites de cette communauté, il y a l’étrange frère Ponder, aux motivations plus mystérieuses.

Roman sur le poids de l’absence et celui d’un héritage dont on ne sait si l’on veut le conserver ou s’en débarrasser, Ghosting est un livre qui a beaucoup à dire et, finalement, peut-être trop à dire. Car en donnant la priorité à cette réflexion sur le fardeau des péchés familiaux, le fonctionnement de ces communautés du quart-monde américain et, bien entendu, à l’intrigue dont il est nécessaire qu’elle avance, Kirby Gann oublie parfois de donner une véritable chair à ses personnages. À vouloir tous les suivre et à vouloir surtout les faire vivre à travers le filtre de l’absence de Fleece, Gann les dépossède en partie de leur personnalité propre et les rend eux-mêmes fantomatiques empêchant bien souvent le lecteur d’éprouver une réelle empathie, sympathie ou antipathie à leur égard. Cette difficulté à faire de Greuel, Shady, Cole ou Lyva autre chose que des personnages de papier dépouille Ghosting d’une bonne partie de sa force. Et si en fin de compte le roman de Kirby Gann se révèle indéniablement être un bon roman, il n’en demeure pas moins qu’il lui manque ce souffle qui le rendrait excellent.

Kirby Gann, Ghosting (Ghosting, 2012), Seuil Policiers, 2014. Traduit par Jean Esch.

Publié dans Noir américain

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encore moi 22/08/2014 21:44

aye, ce qui fait mal, c'est que il a été chroniquer sur le site Unwalkers....je viens de vérifier, pour voir
ouh putain je vais prendre une brasse.....

Yan 22/08/2014 22:34



hé hé



le couillon de service 22/08/2014 17:09

ca me tente, il sort quand ?

Yan 22/08/2014 18:21



Il est sorti en avril ou mai dernier.