Derrière la légende. Warlock, d’Oakley Hall

Publié le par Yan

warlock.jpg« Je répète donc que cet ouvrage est un roman. Le rôle de la fiction n’est pas d’exposer les faits, mais la vérité », avertit Oakley Hall dans la note préliminaire de Warlock. Et, en effet, ce que nous propose ici l’auteur, c’est bien de romancer des faits qu’il annonce comme véridiques tout en cherchant à les départir de la légende dans laquelle ils sont entrés. Ici, cela prendra donc la forme d’une variation autour du mythique règlement de comptes d’O.K. Corral.

Warlock est une petite ville perdue du far west, proche de la frontière mexicaine. Une ville qui vit essentiellement des mines d’or et d’argent exploitées par une compagnie californienne et qui tente de survivre aux expéditions régulières des cowboys frustes qui y viennent se défouler, tirant dans la rue et, à l’occasion, descendant un barbier ou le shérif. Abandonnée par la capitale du comté qui, à une journée de cheval, se désintéresse d’elle, Warlock subit une véritable hémorragie de représentants de la loi. Ceux qui ne se font pas tuer, donc, finissent toujours par prendre la fuite, et la population vit avec la peur au ventre.

C’est pour cela qu’un comité d’éminents citoyens décide d’embaucher elle-même un marshal pour faire respecter l’ordre. L’élu sera Clay Blaisedell, célèbre pour ses qualités de tireur et de tueur, doté de ses deux pistolets aux crosses d’or. Au même moment, d’autres personnages arrivent en ville : John Gannon, ancien cowboy de la bande de McQuown qui terrorise Warlock, revient après avoir coupé les ponts pendant plusieurs mois ; Tom Morgan, ami de Blaisedell à la réputation sulfureuse, ouvre un bar et une table de jeu ; Kate Dollar, ancienne prostituée qui a connu Morgan et Blaisedell dans une autre vie et qui semble avoir des comptes à régler, s’installe elle aussi à Warlock.

Tous les éléments du western classique sont donc en place : une bande de brigands vicieux, un shérif lâche, un marshal à la gâchette facile, un juge alcoolique, une femme manipulatrice, un joueur dont on ne sait s’il est du côté des bons ou des méchants et une population versatile. De fait, écrit en 1958, Warlock est un classique du western littéraire et cinématographique puisqu’il a été adapté dès 1959 (L’homme aux colts d’or pour le titre français) par Edward Dmytryk, avec, entre autres, Henry Fonda et Richard Widmark.

Mais à ces figures classiques du western, Hall ajoute des éléments qui accentuent le côté roman noir social de son livre, en faisant en particulier intervenir les mineurs de Warlock. Exploités, soumis à des conditions de travail dangereuses, ils tentent de s’organiser en syndicat et se trouvent confrontés aux régulateurs payés par leur patron pour briser la grève. Ils vont bien entendu tenter de tirer leur épingle du jeu en utilisant eux-aussi le shérif et Blaisedell. 

Le foisonnement de personnages et d’intrigues qui s’entremêlent autour de Blaisedell, Morgan et John Gannon donne au roman d’Oakley Hall une dimension épique peu commune et, plus prosaïquement, une dimension imposante à l’ouvrage qui atteint les 700 pages et pourrait offrir la matière à au moins trois livres différents. Cela donne un roman d’aventures, certes, mais aussi un roman noir social et un huis-clos tragique de haute-volée. Car les personnages de Hall sont clairement des héros de tragédie confrontés à des choix douloureux et, surtout, écartelés entre ce qu’ils sont, ce qu’ils voudraient être et ce que l’on attend d’eux.

On ne peut que se féliciter du fait que les éditions Passage du Nord-Ouest puis Rivages se soient enfin décidées à traduire et publier ce roman qui, sous le couvert d’une écriture classique de roman d’aventures, nous offre à voir la chair de la légende de l’Ouest, crasseuse et sanglante mais véritablement humaine. Sans doute aussi les passionnés y verront un ancêtre, plus austère peut-être d’apparence, mais tout aussi iconoclaste dans le fond au Deadwood de Pete Dexter, à L’homme aux pistolets de James Carlos Blake, à l’Incident à Twenty-Mile de Trevanian ou, pourquoi pas ?, au Méridien de sang de Cormac McCarthy.

Oakley Hall, Warlock (Warlock, 1958), Éditions Passage du Nord-Ouest, 2010. Rééd. Rivages/Noir, 2011. Traduit par David Boratav.

Publié dans Western et aventures

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Philippe 29/12/2011 19:58

Bonjour,

Bien qu'étant en train de lire Warlock, je n'avais pas fait le lien avec l'homme aux colts d'or, que j'ai vu il y a bien longtemps. Maintenant que vous m'y faites penser, j'ai un souvenir marquant
d'Anthony Quinn dans le rôle de Morgan, boiteux et amer. Sinon,entièrement d'accord avec votre critique. Warlock est un superbe roman aux personnages denses et ambivalents, à conseiller
vivement.
Et puisque nous parlons western et que vous citez James Carlos Blake, je ne peux que vous conseiller l'excellent "Les amis de Pancho Villa" de cet auteur, qui dresse un portrait sale et superbe de
la révolution mexicaine.

Bien à vous.

Yan 29/12/2011 20:17



Ah oui! James Carlos Blake... il faut tout lire de lui. L'homme aux pistolets, Crépuscule sanglant, Les amis de Pacho Villa, Un monde de voleurs, Dans la
peau. Je crois qu'il y encore quatre ou cinq romans de lui qui n'ont pas été traduits pour l'instant en France. Quant à Warlock, c'est en effet un bien beau roman, formidablement
mené.


Au plaisir,