Blackwood, de Michael Farris Smith

Publié le par Yan

En 1956, à onze ans, Colburn a trouvé son père en train se pendre à une poutre de son atelier au fond du jardin de la maison familiale de Red Bluff, Mississippi. Il l’a un peu aidé en mettant un coup de pied dans le tabouret. Vingt ans plus tard, il revient à Red Bluff. La petite ville dépérit. C’est d’ailleurs pour ça que Colburn a pu bénéficier d’un logement gratuit ; un atelier dans lequel il sculpte le métal. Parmi les rares commerces, il reste un bar où officie Celia, jolie rousse avec laquelle une relation se noue. Et autour de la ville, il y a du kudzu, cette liane qui envahit tout, étouffe les autres plantes, y compris les arbres les plus grands, ensevelit la vallée, engloutit même les maisons à l’abandon. Et peut-être y a-t-il aussi sous ce kudzu un monde à part. C’est là en tout cas que s’installe une famille de nomades. Ils sont sales, l’homme est teigneux, la femme hostile et le garçon, un adolescent, farouche. Puis deux enfants disparaissent.

Après la déception qu’avait été Le pays des oubliés, précédent roman de Michael Farris Smith qui faisait suite au très beau Nulle part sur la terre, c’est avec une impatience teintée d’appréhension que l’on attendait le nouveau roman de l’auteur du Mississippi.

Appréhension vite effacée, toutefois. Après une scène d’ouverture saisissante, Michael Farris Smith met délicatement en scène celui qui est sans doute le véritable personnage principal de ce roman, le kudzu. Fascinante et effrayante, la plante est partout et suinte à la fois la menace et la séduction.

« L’homme regarda à travers la grande étendue de vert, captivé par l’amplitude du kudzu. Par la multitude feuilles en forme de cœur qui semblaient lui adresser des signes tandis que la nuit balayait la vallée. Il se tenait sur la route et le kudzu arrivait jusqu’au bord. À un pas du bitume bosselé. Il s’agenouilla et saisit l’extrémité d’une vigne entre ses doigts, et elle était aussi épaisse qu’un crayon et âpre et rugueuse. Il toucha ensuite une feuille. Lisse et douce. Il l’arracha de la vigne et la tint à plat dans sa paume et la caressa avec le bout de ses doigts râpeux comme s’il tentait de l’apaiser pour qu’elle s’endorme. »

Le kudzu est ici métaphore d’une ville et d’une communauté qui sombrent et s’étouffent mais il est aussi une présence vivante, comme doté d’une volonté propre, et capable d’envoûter les âmes faibles. Ainsi, en arrière-plan des relations entre les membres de cette communauté – les anciens et les nouveaux – faites de tensions, de secrets mal gardés, d’amours déçues ou naissantes, Michael Farris Smith instaure une atmosphère à travers laquelle une magie afleure. Magie noire. Et l’on se prend à penser à certains romans d’un autre auteur du Sud, William Gay. Alors que l’on sent le drame se nouer, on s’attache aux personnages blessés qui errent là, Colburn, Celia, le garçon, le policier Myer et même d’une certaine manière Dixon l’amoureux éconduit. Tout cela est souvent beau mais triste aussi car, comme Farris Smith ne cesse de le dire depuis plusieurs romans, ce qui est brisé ne se répare jamais vraiment.

Du même auteur sur ce blog : Une pluie sans fin ; Nulle part sur la Terre ; Le pays des oubliés ;

 

Publié dans Noir américain

Commenter cet article