Ces montagnes à jamais, de Joe Wilkins

Publié le par Yan

Les montagnes du titre français de ce premier roman de Joe Wilkins, ce sont les Bull Mountains, au sud du Montana. Verl Newman s’est élevé des années plus tôt contre l’État fédéral avant de disparaître dans les montagnes et est devenu un exemple et un symbole pour les milices séparatistes qui pullulent entre Idaho, Wyoming et Montana. C’est sur ce qui reste des terres des Newman, dans un mobil-home, que vit Wendell, le fils de Verl, modeste employé de ranch. Et c’est à Wendell qu’un jour les services sociaux viennent confier Rowdy, sept ans, fils d’une cousine qui vient d’être incarcérée. L’enfant est mutique, sauvage. Le jeune homme va apprendre à gagner la confiance du garçonnet et un lien puissant va se créer entre eux.

Cette histoire, au cœur du livre, Joe Wilkins la raconte d’une manière d’autant plus émouvante qu’elle semble couler de source et qu’il évite consciencieusement les effets faciles. Et puis, aussi, il y a Gillian et Maddy, la mère et la fille, autre face d’une même pièce, liées à Wendell par le sang de Kevin. Kevin, mari de Gillian et père de Maddy a été tué par Verl et les deux femmes ont dû faire leur vie sans lui. Gillian est enseignante, Maddy étudiante. Elles vivent en ville. Gillian, d’une certaine manière, c’est un concentré de tout ce que Verl pouvait détester : une représentante de l’administration, une démocrate qui se voit en terre de mission avec ce que cela suppose d’empathie pour les gens du coin avec lesquels elle est en contact mais aussi, dans le même temps, un certain mépris à leur égard.

Les destins de Rowdy, Wendell, Gillian et Maddy se trouvent ainsi liés par deux hommes morts et par des histoires familiales dont ils ne peuvent ou ne savent s’affranchir. Et, bien entendu, ils vont être amenés à se rencontrer. L’annonce de la première chasse au loup depuis trente ans dans le Montana, l’excitation qu’elle suscite chez les miliciens, va jouer un rôle de catalyseur.  

Joe Wilkins non seulement évite les écueils que ce genre de récit peut faire redouter – sensiblerie à peu de frais, personnages caricaturaux ou bucolisme navrant – et, de plus, il déroule son récit dans une langue qui sous son apparente simplicité sait toucher le lecteur. Il sait dire sans en faire trop l’attachement aux lieux, la manière dont on peut aimer quelqu’un malgré toutes ses faiblesses, ses failles et, en fin de compte, tout ce que l’on peut lui reprocher. La plupart des personnages qui évoluent ici sonnent juste parce qu’ils ne sont pas parfaits, parce qu’ils viennent toujours, à un moment ou un autre, révéler une facette qui ne colle pas au stéréotype que l’on est tenté de leur assigner. Parfois, même, ils en sont les premiers surpris. Ainsi en va-t-il par exemple du regard que porte Gillian sur Glen, le patron de Wendell. S’ils sont si réussis, avec leurs aspérités, leur complexité, c’est aussi que Joe Wilkins prend tout son temps pour les installer à travers un récit qui, pendant les deux tiers du livre, est lent sans jamais pour autant lasser le lecteur. Puis, quand les événements s’emballent, quand on entre de plain pied dans la violence, il se révèle tout aussi habile, au point même que les coïncidences finales qui lui permet de relier définitivement tous les personnages, y compris Verl, apparaissent presque naturelles.

Émouvant, subtil, âpre et beau, Ces montagnes à jamais est un livre remarquable.

Joe Wilkins, Ces montagnes à jamais (Fall Back Down When I Die, 2019), Gallmeister, 2020. Traduit par Laura Derajinski. 309 p.

Publié dans Noir américain

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mingh 19/09/2020 11:41

Lire en même temps Wascom, Offutt et Wilkins est un pur plaisir. Je me remets juste des"Nouveaux héritiers" ..."Ces montagnes à jamais" que je viens de commencer est remarquable, émouvant et dur à la fois.

Cécile Delambre 24/06/2020 08:43

J'ai acheté ce livre en lisant votre chronique et je ne l'ai pas regretté. Je ne suis pas prête d'oublier Wendell et Rowdy ! Merci infiniment de m'avoir permis de découvrir ce petit bijou !

Yan 24/06/2020 08:56

Eh bien vous m'en voyez très heureux !

Maison de la presse - le lavandou 12/05/2020 21:07

Totalement en accord avec votre commentaire. Un auteur à rapprocher en termes de délicatesse d'Offut et Wascom